Pourquoi votre cerveau cherche constamment des problèmes… même quand il n’y en a pas ?

Pourquoi y a-t-il tellement de problèmes persistants dans notre quotidien même si les gens font tout pour les résoudre ? Il s’avère qu’une bizarrerie dans la façon dont les cerveaux humains traitent l’information signifie que lorsque quelque chose devient rare, alors nous avons tendance à le voir plus fréquemment dans différents endroits.


Pourquoi y a-t-il tellement de problèmes persistants dans notre quotidien même si les gens font tout pour les résoudre ? Il s'avère qu'une bizarrerie dans la façon dont les cerveaux humains traitent l'information signifie que lorsque quelque chose devient rare, alors nous avons tendance à le voir plus fréquemment dans différents endroits.

Pensez à une surveillance de quartier composée de bénévoles qui appellent la police lorsqu’ils voient quelque chose de suspect. Imaginez un nouveau volontaire qui se joint au groupe pour aider à réduire la criminalité dans la région. Quand ils commencent à faire du bénévolat, ils donnent l’alerte lorsqu’ils voient des signes de crimes graves comme une agression ou un cambriolage.

L’inoffensif devient menaçant à cause de la rareté

Supposons que ces efforts sont fructueux et, avec le temps, les agressions et les cambriolages deviennent plus rares dans le voisinage. Que ferait ensuite le volontaire ? Une possibilité est qu’ils se détendraient et cesseraient d’appeler la police. Après tout, les crimes graves n’existent quasiment plus dans leur quartier.

Mais vous pourriez aussi avoir l’intuition de mon groupe de recherche, que de nombreux bénévoles dans cette situation ne se relâcheraient pas simplement parce que la criminalité a diminué. À la place, ils considéreraient des choses minimes comme étant suspectes, par exemple, quelqu’un qui se promène la nuit qui traverserait hors des clous.

Pourquoi y a-t-il tellement de problèmes persistants dans notre quotidien même si les gens font tout pour les résoudre ? Il s'avère qu'une bizarrerie dans la façon dont les cerveaux humains traitent l'information signifie que lorsque quelque chose devient rare, alors nous avons tendance à le voir plus fréquemment dans différents endroits.

Crédit : Marc Bruxelle/Shutterstock.com

Vous pouvez probablement penser à de nombreuses situations similaires dans lesquelles les problèmes ne semblent jamais disparaître parce que les gens continuent à changer la façon dont ils les définissent. Ceci est parfois appelé le Concept Creep (changer constamment les règles du jeu) et cela peut être une expérience frustrante.1 Comment pouvez-vous savoir si vous faites des progrès pour résoudre un problème quand vous continuez à redéfinir le problème ? Mes collègues et moi voulions comprendre le fonctionnement de ce genre de comportement et comment on peut l’éviter.2

Une expérience avec des visages menaçants

Pour étudier comment les concepts changent quand ils deviennent moins communs, nous avons amené des volontaires dans notre laboratoire et leur avons donné une tâche simple. C’était de regarder une série de visages générés par ordinateur et décider ceux qui semblent menaçants. Les visages avaient été soigneusement conçus par les chercheurs allant de très intimidant à très inoffensif.3

Comme nous avons montré de moins en moins de visages menaçants aux volontaires au fil du temps, nous avons constaté qu’ils élargissaient leur définition de menaçant pour inclure un plus grand éventail de visages. En d’autres termes, quand ils ne pouvaient plus trouver de visages menaçants, alors ils ont commencé à considérer des visages menaçants qui étaient en réalité inoffensifs. Plutôt que d’être une catégorie cohérente, ce que les gens considéraient comme des menaces dépendait du nombre de menaces qu’ils avaient vues récemment.

Au fur et à mesure que le contexte change, les limites de vos catégories changent également - Crédit : David Levari

Au fur et à mesure que le contexte change, les limites de vos catégories changent également – Crédit : David Levari

Ce genre d’incohérence ne se limite pas aux jugements sur la menace. Dans une autre expérience, nous avons demandé aux gens de prendre une décision encore plus simple. Si les points colorés sur un écran étaient bleu ou violet. Comme les points bleus sont devenus rares, les gens ont commencé à considérer que les points, légèrement violets, étaient bleus. Et ils l’ont fait même quand nous leur avons dit que les points bleus allaient devenir rares ou même quand on leur a offert de l’argent pour rester constants au fil du temps. Ces résultats suggèrent que ce comportement n’est pas entièrement sous contrôle conscient, car les gens auraient pu se contrôler à cause de l’attrait financier.

Élargir sa vision de l’immoralité

Après avoir examiné les résultats de nos expériences sur la menace faciale et les jugements de couleur, notre groupe de recherche s’est demandé si c’était peut-être une propriété étrange du système visuel. Ce genre de concept changerait-il aussi avec des jugements non visuels ? Pour le tester, nous avons mené une dernière expérience dans laquelle nous avons demandé à des volontaires de se renseigner sur différentes études scientifiques et de décider lesquelles étaient éthiques et non éthiques. Nous étions plutôt sceptiques sur le fait que nous trouverions les mêmes incohérences dans ce genre de jugements par rapport aux couleurs et aux visages menaçants.

Pourquoi ? Parce que les jugements moraux, nous le soupçonnions, seraient plus cohérents dans le temps que d’autres types de jugements. Après tout, si vous pensez que la violence est mauvaise aujourd’hui, vous devriez toujours penser qu’elle sera mauvaise dans le futur indépendamment de la quantité de violence.

Mais étonnamment, nous avons trouvé le même pattern. Quand nous avons montré des études de moins en moins éthiques aux volontaires au fil du temps, ces derniers ont élargi leur concept de l’éthique et de nombreuses études, pourtant éthiques, étaient considérées comme non-éthique. En d’autres termes, simplement parce qu’ils lisaient moins d’études contraires à l’éthique, ils sont devenus des juges plus sévères de ce qui était considéré comme éthique.

Le cerveau aime faire des comparaisons

Pourquoi les gens redéfinissent-ils le concept de menace quand celle-ci devient plus rare ? Les recherches de la psychologie cognitive et des neurosciences suggèrent que ce type de comportement est une conséquence de la façon fondamentale dont notre cerveau traite l’information, nous comparons constamment ce qui est devant nous à son contexte récent.4

Au lieu de décider soigneusement comment un visage est menaçant par rapport à tous les autres visages, le cerveau peut simplement stocker le concept de menaçant et le comparer à d’autres visages qu’il a vus récemment ou le comparer à une moyenne des visages récemment observés ou le visage le plus menaçant qu’il a observé.5 6 7 Ce genre de comparaison pourrait mener directement au pattern que mon groupe de recherche a observé dans nos expériences parce que lorsque les visages menaçants sont rares, de nouveaux visages seraient jugés par rapport à des visages pour la plupart inoffensifs. Dans un océan de visages inoffensifs, même des visages légèrement menaçants peuvent devenir effrayants.

Il s’avère que pour votre cerveau, les comparaisons relatives utilisent souvent moins d’énergie que les mesures absolues.8 Pour comprendre cette situation, il suffit de penser à la façon dont il est plus facile de se rappeler lequel de vos cousins est le plus grand que la taille exacte de chaque cousin. Les cerveaux humains ont probablement évolué pour utiliser des comparaisons relatives dans de nombreuses situations parce que ces comparaisons fournissent souvent suffisamment d’informations pour naviguer en toute sécurité dans nos environnements et prendre des décisions tout en dépensant le moins d’efforts possible.9

Être cohérent quand c’est important

Parfois, les jugements relatifs sont performants. Si vous cherchez un restaurant chic, ce que vous considérez comme chic à Paris au Texas devrait être différent de celui de Paris en France. Mais un surveillant de quartier, qui fait des jugements relatifs, continuera d’étendre son concept de crime pour inclure des transgressions plus douces et plus légères, et ce, longtemps après que les crimes graves soient devenus rares.

Par conséquent, ils peuvent ne jamais apprécier pleinement leur succès en aidant à réduire le problème qui les préoccupe. Des diagnostics médicaux aux investissements financiers, les humains modernes doivent faire de nombreux jugements compliqués dans des situations cohérentes. Comment les gens peuvent-ils prendre des décisions plus cohérentes quand c’est nécessaire ? Mon groupe de recherche effectue actuellement des recherches de suivi en laboratoire afin de développer des interventions plus efficaces pour contrer les conséquences étranges du jugement relatif.

Une stratégie potentielle. Quand vous prenez des décisions où la cohérence est importante, définissez vos catégories aussi clairement que possible. Donc, si vous vous joignez à une surveillance de quartier, pensez à écrire une liste des types de transgressions que vous devez surveiller. Sinon et même sans que vous ne vous en rendiez compte, vous allez appeler fébrilement la police parce que vous avez vu un chien sans sa laisse.

Traduction d’un article sur The Conversation par David Levari, chercheur postdoc en psychologie à l’université d’Harvard

Sources

1.
Haslam N. Concept Creep: Psychology’s Expanding Concepts of Harm and Pathology. P. 2016;27(1):1-17. doi:10.1080/1047840x.2016.1082418
2.
Levari DE, Gilbert DT, Wilson TD, Sievers B, Amodio DM, Wheatley T. Prevalence-induced concept change in human judgment. S. 2018;360(6396):1465-1467. doi:10.1126/science.aap8731
3.
Todorov A, Dotsch R, Porter JM, Oosterhof NN, Falvello VB. Validation of data-driven computational models of social perception of faces. E. 2013;13(4):724-738. doi:10.1037/a0032335
4.
Schwartz O, Hsu A, Dayan P. Space and time in visual context. N. 2007;8(7):522-535. doi:10.1038/nrn2155
5.
Stewart N, Chater N, Brown GDA. Decision by sampling. C. 2006;53(1):1-26. doi:10.1016/j.cogpsych.2005.10.003
6.
Louie K, Khaw MW, Glimcher PW. Normalization is a general neural mechanism for context-dependent decision making. P. 2013;110(15):6139-6144. doi:10.1073/pnas.1217854110
7.
Parducci A. Category judgment: A range-frequency model. P. 1965;72(6):407-418. doi:10.1037/h0022602
8.
Laughlin S. Energy as a constraint on the coding and processing of sensory information. Current Opinion in Neurobiology. 2001;11(4):475-480. doi:10.1016/s0959-4388(00)00237-3
9.
Niven JE, Laughlin SB. Energy limitation as a selective pressure on the evolution of sensory systems. J. 2008;211(11):1792-1804. doi:10.1242/jeb.017574
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Jacqueline Charpentier

Ayant fait une formation en chimie, il est normal que je me sois retrouvée dans une entreprise d'emballage. Désormais, je publie sur des médias, des blogs et des magazines pour vulgariser l'actualité scientifique et celle de la santé.

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