Qu’est-ce qui transforme des voisins paisibles en meurtriers de masse ?


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  • Le neurochirurgien Itzhak Fried estime qu’on peut trouver une cause médicale qui peut expliquer la transformation d’une personne normale en un meurtrier de masse. Ce chercheur considère cette transformation comme le syndrome E.



    Qu’est-ce qui se passe dans le cerveau de gens qui décident de passer du statut de voisins paisibles à celui de meutriers de masse ? En 1997, le neurochirurgien Itzhak Fried de l’université de Californie à Los Angeles venait d’apprendre les massacres de Bosnie et du Rwanda et il a décrit la transformation des tueurs comme un syndrome médical appelé syndrome E. Près de 20 ans plus tard, Itzhak Fried a réuni des sociologues, des historiens, des psychologues et des neuroscientifiques à l’Institut des études avancés à Paris pour discuter de la possibilité de ce syndrome.

    Pendant la conférence intitulée The Brains that pull the Triggers, ce neurochirurgien a donné une interview à la revue Nature dont nous rapportons les principales questions. Cette conférence considère l’étude des meurtres de masse dans des termes scientifiques et sociologiques et le défi de créer un dialogue inter-disciplinaire dans ce domaine.

    Quelles sont les données qui se basent sur ce syndrome E ?

    Itzhak Fried

    Les historiens ont analysé les profils personnels de nombreux massacres tels que ceux des Arméniens en 1915, ceux des juifs d’Europe pendant la Seconde Guerre mondiale, ceux des cambodgiens pendant le régime de Pol Pot ou les tueries ethniques en Bosnie et au Rwanda dans les années 1990. Ce chercheur a aussi collecté des informations sur des expérimentations sociales et scientifiques tout au long de l’histoire telle que la fameuse expérience de Milgram.

    Itzhak Fried a beaucoup été influencé par le livre de Christopher Browning intitulé Ordinary Men qui a été publié en 1992. Ce livre raconte le témoignage de plusieurs centaines d’hommes qui n’avaient pas d’affiliation politique et qui ont été emmenés en Pologne en 1942. Ces hommes sont devenus des tueurs d’une efficacité redoutable dans une période de temps très courte et ils ont massacrés près de 38 000 juifs et ils ont en déportés près de 45 000 dans les trains qui les emmenaient vers les chambres à gaz. Leur commandant leur permettait de choisir ce qu’ils allaient faire, mais seuls 10 % d’entre eux ont choisi de ne pas tuer. Ce chercheur estime que la transformation en un tueur répétitif possède une biologie qui est guidée par l’activité cérébrale.

    Quelles sont les principales caractéristiques de ce syndrome E ?

    Il y avait un mythe selon lequel le cerveau primitif est contrôlé par le cortex préfrontal. Le cortex préfrontal s’occupe de l’analyse complexe et le cerveau primitif prend le dessus lorsque nous sommes confrontés à des crimes brutaux tels que les meurtres en série. Mais ce chercheur utilise une autre approche. Les signes et les symptomes qu’il a collecté par sa recherche indique que c’est le cortex préfrontal qui était responsable de la transformation, car il n’était plus entravé par les contrôles normaux du cerveau primitif.

    Ce chercheur appelle cette rupture entre les 2 comme la fracture cognitive. Le résultat est que l’aversion normale et émotionnelle qu’on a pour des actes barbares est déconnectée du cortex préfrontal qui est hyper-excité. Ce chercheur propose aussi un système de circuit neuronal dans le cerveau qui permet d’expliquer cette déconnexion. En bref, des parties spécifiques du cortex préfrontal deviennent hyper-actives et elles réduisent l’activité des amygdales qui régulent les émotions.

    Mais pourquoi parler de ce syndrome 20 ans plus tard ?

    Quand Itzhak Fried a proposé le syndrome E, la neuroscience était encore à ses débuts et les technologies d’imagerie cérébrale n’étaient pas performantes. Mais cette discipline a fait beaucoup de progrès et on peut désormais collecter de nombreuses informations qui pourraient être pertinentes par rapport à ce syndrome.

    Est-ce que les débats pendant la conférence supportent l’hypothèse de ce syndrome E ?

    Les neuroscientifiques de la conférence ne travaillent pas directement avec le phénomène de la tuerie de masse, mais ils ont des découvertes similaires qui sont compatibles avec la fracture cognitive. Par exemple, Lasana Harris de l’université de Leiden aux Pays-Bas qui travaille sur l’hostilité entre les groupes sociaux, a utilisé l’imagerie cérébrale et l’EEG pour montrer que les gens normaux peuvent supprimer l’aspect social de leur réseau cognitif cérébral. Le résultat est que les ennemis peuvent être perçus comme des objets déshumanisés plutôt que de vraies personnes. De ce fait, des actes contre ces personnes seront dénués de toute émotion.

    Et pour les sociologues qui refusent de médicaliser un problème social ?

    Itzhak Fried ne veut pas médicaliser le problème, mais le formuler d’une autre manière pour qu’il soit utile dans le monde médical. Les médecins travaillent constamment avec un degré d’incertitude et ils essaient de minimiser cette incertitude avec des signes et symptômes observables. Ce type de recherche permet de fournir un cadre de travail pour des débats inter-disciplinaires.

    La rencontre de plusieurs disciplines est-elle efficace ?

    Dans certains cas. Par exemple, les neuroscientifiques comprennent le concept sociologique de frontière symbolique. Mais d’autres sont plus difficiles à comprendre, car chaque discipline utilise son propre vocabulaire. Par exemple, les neuroscientifiques ont dû mal à comprendre le concept de moi différent dans chaque situation. Et les sociologues sont très nerveux à l’idée que tout peut être résumé par l’activité cérébrale surtout quand on s’intéresse aux comportements individuels dans les groupes.

    Est-ce que le meurtre de masse est une étude difficile pour les neuroscientifiques ?

    Itzhak Fried estime que ce domaine est hors de la zone de confort de toutes les disciplines. Et c’est très loin des tâches habituelles d’un neurochirurgien, mais ce sujet est plus important que jamais à cause de nombreuses vies qui sont en jeu. Quand on voit les massacres perpetrés par des organisations telles que l’Etat Islamique, tout le monde a une responsabilité pour comprendre ce phénomène.

    Si la tuerie de masse est provoquée par une activité cérébrale, quid de la responsabilité personnelle ?

    Les tueurs de masse peuvent raisonner et résoudre des problèmes tels que la manière de tuer beaucoup de personnes très rapidement. De ce fait, la reconnaissance d’un syndrome E ne les absoudrait pas de la responsabilité personnelle ?

    Qu’est-ce qu’on peut faire même si on ne comprend pas encore ces mécanismes ?

    Il est difficile d’imaginer ce qu’on pourrait faire au niveau politique. Mais la compréhension de ces phénomènes à un niveau biologique incitera les politiques à supporter la bonne éducation pour combattre ce phénomène. Comme mentionné au début d’article, seule une minorité de personnes choisissent de ne pas tuer dans ces situations critiques. Et la compréhension de ce groupe particulier nous mettra sur la bonne voie sur la meilleure éducation à proposer dès le plus jeune âge.

    Que signifie le E dans le syndrome E ?

    Un éditorial du The Lancet (un magazine médical britannique) en 1996 disait qu’un jour, un scientifique rencontrera le mal (Evil) et le reconnaitra pour ce qu’il est. Itzhak Fried a décidé de ne pas utiliser le mot Evil, mais il a gardé le E à la place.

     

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    Houssen Moshinaly

    Rédacteur en chef d'Actualité Houssenia Writing. Rédacteur web depuis 2009.

    Blogueur et essayiste, j'ai écrit 9 livres sur différents sujets comme la corruption en science, les singularités technologiques ou encore des fictions. Je propose aujourd'hui des analyses politiques et géopolitiques sur le nouveau monde qui arrive. J'ai une formation de rédaction web et une longue carrière de prolétaire.

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