Le cerveau et le paradoxe de l’immersion dans la fiction

L’expression « plonger dans un livre » peut prendre un sens extrêmement littéral. Quels sont les mécanismes qui nous permettent de nous immerger dans des livres ou dans les films ?


L'expression "plonger dans un livre" peut prendre un sens extrêmement littéral. Quels sont les mécanismes qui nous permettent de nous immerger dans des livres ou dans les films ?

Le roman Misery de Stephen King est l’une des oeuvres les plus emblématiques de l’auteur. Publié en 1987 et qui a été adapté au cinéma avec l’interprétation magistrale de Kathy Bates, Misery nous transporte dans un monde qui mélange la folie, l’attitude extrémiste des fans et de la place des hommes et des femmes dans la société. Misery a créé un véritable déluge de commentaires et d’analyses. Les féministes l’ont détesté tandis que d’autres y voyaient une représentation sanglante de la société. Certaines analyses considéraient que Misery était quasiment prophétique dans la mesure où la starification des auteurs et des personnalités atteindrait des sommets.

Au fil du temps, les oeuvres littéraires ou cinématographiques nous transportent dans un autre monde. On plonge dans un livre et si ce dernier est assez captivant, alors on va se mettre à la place des personnages. Les mots deviennent des phrases qui deviennent des images qui créent un univers tout entier. Et on se prend souvent à réécrire le livre dans sa tête en se considérant comme le personnage principal. Il suffit de voir la folie, parfois artificielle, autour d’oeuvres comme Star Wars, Star Trek ou Marvel. L’explication simpliste est que les gens s’identifient aux personnages de manière viscérale, mais c’est bon pour une explication littéraire. Est-ce que la science peut nous expliquer cette immersion dans ces oeuvres ? Ou plus précisément, quel est ce paradoxe de la où nous considérons des choses fausses comme étant parfaitement réelles ?

Pour étudier scientifiquement cette immersion, il est d’abord nécessaire de la mesurer. Même si on ne peut pas mesurer l’immersion dans la fiction de la même manière qu’on mesure la température d’un liquide ou la masse d’une étoile, on peut avoir des approximations qui nous donnent des pistes. Melanie Green et Timothy Brock de l’université de l’Ohio ont créé une échelle d’immersion.1 Elle consiste en 15 déclarations sur lesquelles on est d’accord ou non : Je peux imaginer facilement les événements racontés par l’oeuvre ou la narration m’a affecté sur le plan émotionnel. Mais on peut arguer que c’est un questionnaire arbitraire. Comment déterminer que ces questions sont liées à l’immersion dans la fiction ? Les auteurs de l’étude ont démontré que le niveau de l’échelle est proportionnel à l’immersion. Si les sujets étaient parfaitement immergés dans l’oeuvre, alors ils tendaient à une évaluation plus favorable du protagoniste ou considérer que les éléments de l’histoire allaient changer leurs croyances ou leurs visions du monde réel.

Et le pire est que nous considérons cette immersion comme étant banale. Mais est-ce normal que des éléments fictifs déclenchent des émotions réelles ? Pourquoi sommes-nous impliqués émotionnellement par des personnages et des situations que nous ne connaissons pas et qui sont totalement fausses ? Pour résoudre ce paradoxe de la fiction, nous avons besoin de comprendre la nature de l’esprit et du humain. L’ doit toujours construire sur des éléments existants et elle doit le faire pour permettre au système de fonctionner de manière optimale. L’ peut ajouter, supprimer ou même modifier des choses, mais elle ne recommence jamais de zéro. Et c’est un défi de taille. Dans le cerveau des mammifères, l’ a ajouté de nouvelles zones en face et autour d’anciennes zones cérébrales. Ces anciennes zones cérébrales sont surnommées à tort comme le « cerveau reptilien ». Même si cette expression enrage les biologistes, elle possède sa part de vérité. Les parties du cerveau, qui se trouve au dessus du tronc cérébral, sont anciennes d’un point de vue de l’. Cela signifie qu’elles sont apparues il y a longtemps et qu’elles n’ont pas changé beaucoup depuis tout ce temps. Mais les humains modernes ont évolué et cette a ajouté de nouvelles zones cérébrales vers l’avant dans une forme en boucle. Pour soutenir cette hypothèse, Michael Anderson du Franklin & Marshall College a découvert que les anciennes parties du cerveau étaient parfois utilisées en isolement, mais pendant l’activation des nouvelles zones cérébrales, alors on avait une activation dans toutes les zones.2 (Attention, quand on parle d’isolement, on ne parle pas de la théorie du cerveau triunique qui est devenu obsolète).3

Les anciennes parties du cerveau ont évolué pour voir des choses, détecter des prédateurs, gérer des émotions et d’autres capacités cognitives. Les nouvelles parties du cerveau sont capables du raisonnement et de la réflexion. L’hypothèse pour expliquer le paradoxe de la fiction est que seules les nouvelles parties du cerveau « savent » que vous en train de lire une fiction. Les anciennes parties ont dû mal à distinguer des visages réels ou fictifs et la même chose est valable pour les phrases qu’on lit dans un livre.

La narration est l’ancêtre de la fiction moderne et on peut supposer que la principale fonction de la narration était de communiquer sur des informations importantes concernant notre environnement. Sans la communication, chaque personne devait tout construire à partir de zéro ce qui n’était pas pratique et c’était dangereux. On peut supposer que nous croyions par défaut ce que nous entendions et nous rejetions uniquement s’il y avait de bonnes raisons de soupçonner un mensonge.4 Notre tendance à croire à des choses par défaut a été démontrée par des études en laboratoire. Dans les expériences de Green et Brock, les gens avaient tendance à oublier indépendamment du fait si l’histoire était fictive ou vraie.

C’est l’une des raisons pour lesquelles nous plongeons facilement dans un livre. Et que nous sommes capables de créer des expériences quasi transcendantes. Notre cerveau est conçu pour écouter et croire et seules les nouvelles zones cérébrales nous disent que c’est une fiction. Nous sommes immergés dans la fiction parce que nous pensons qu’elle peut nous apprendre quelque chose d’important. Le paradoxe de la fiction peut être résolu parce que notre esprit est déchiré concernant la réalité par rapport à ce que nous vivons au quotidien que ce soit fictif ou réel. Ces explications peuvent tenir dans un contexte de contenu purement fictif, mais est-ce qu’on peut l’extrapoler vis-à-vis des histoires fausses pour créer des croyances ou pour manipuler des personnes ? Non dans la plupart des cas, car les anciennes zones cérébrales créent l’immersion dans la fiction, mais elles ne sont pas impliquées dans le traitement pur de l’information. Mais si nous considérons comme vrai tout ce que nous entendons, peut-être que les personnes que nous écoutons sont également importantes. Et si ces personnes connaissent ces mécanismes, alors elles peuvent s’en servir pour distiller de fausses croyances.

Sources

1.
Green M, Brock T. The role of transportation in the persuasiveness of public narratives. J Pers Soc Psychol. 2000;79(5):701-721. [PubMed]
2.
Anderson ML. Evolution of Cognitive Function via Redeployment of Brain Areas. The Neuroscientist. 2007;13(1):13-21. doi: 10.1177/1073858406294706
3.
Le mythe des trois cerveaux. Bc-cesu.ch. http://www.bc-cesu.ch/pdf/Sciences_Humaines_Le_Mythe_des_trois_cerveaux.pdf. Consulté le novembre 15, 2016.
4.
Daniel .T G. How Mental Systems believe ? Danielgilbert.com. http://www.danielgilbert.com/Gillbert%20(How%20Mental%20Systems%20Believe).PDF. Published février 1991. Consulté le novembre 15, 2016. [Source]

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Jacqueline Charpentier

Ayant fait une formation en chimie, il est normal que je me sois retrouvée dans une entreprise d'emballage. Désormais, je publie sur des médias, des blogs et des magazines pour vulgariser l'actualité scientifique et celle de la santé.

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