Pourquoi l’intelligence artificielle doit-elle jouer à Donjons et Dragons ?

Si on veut que les algorithmes puissent prétendre à une “intelligence” humaine, alors il faut que les informaticiens arrêtent de les programmer pour le jeu de Go ou d’échecs, mais qu’ils les initient à l’univers, fondamentalement humain, des jeux de rôle de Donjons et Dragons.


Si on veut que les algorithmes puissent prétendre à une "intelligence" humaine, alors il faut que les informaticiens arrêtent de les programmer pour le jeu de Go ou d'échecs, mais qu'ils les initient à l'univers, fondamentalement humain, des jeux de rôle de Donjons et Dragons.

Tout le monde était mort, mais tout le monde rigolait. Et non pas à cause de leurs morts, mais sur leurs mauvais choix et leurs mauvais lancers de dés. En tant qu’anthropologue social, j’étudie comment les gens comprennent l’intelligence artificielle (AI) et nos efforts pour l’atteindre. Je suis aussi une fan de Donjons et Dragons (D & D), le jeu de rôle fantaisiste inventif. Au cours d’une quête récente, alors que je jouais un elfe ranger, l’apprenti paladin (ou chevalier sacré) agissait selon son noble caractère et annonçait notre présence d’une voix tonitruante à l’entrée du repaire d’un dragon. Les résultats ont été désastreux. Mais si le succès dans Donjons et Dragons signifie de battre le méchant, le jeu est aussi un bac à sable créatif où l’échec peut compter comme un triomphe collectif tant que vous racontez une histoire fabuleuse.

Les limites de l’intelligence artificielle sur le Go et le jeu d’échecs

Qu’est-ce que cela a à voir avec l’IA ? En informatique, les jeux sont fréquemment utilisés comme référence pour l’intelligence d’un algorithme. Le regretté Robert Wilensky, professeur à l’Université de Californie à Berkeley et figure de proue de l’IA, a tenté de l’expliquer. Les informaticiens ont cherché à déterminer qui étaient les gens les plus intelligents et ils se sont dit que c’était les informaticiens bien entendu comme une pique aux auteurs du livre Compulsive Technology: Computers as Culture (1985). Ils étaient tous essentiellement des mathématiciens de formation et les mathématiciens font deux choses. Ils prouvent des théorèmes et jouent aux échecs. Et ils ont pensé : Hé si cela prouve un théorème ou joue aux échecs, alors ça doit être intelligent. Pas étonnant que les démonstrations des intelligences d’IA se soient focalisées sur les prouesses du joueur artificiel.

Pourtant, les jeux qui ont été choisis comme le Go, qui est le principal champ de bataille pour les algorithmes de Google DeepMind ces dernières années, ont tendance à être étroitement liés avec des objectifs fixes et des chemins clairs vers la victoire ou la défaite. Ces expériences n’ont aucun aspect de la collaboration ouverte de Donjons et Dragons. Ce qui m’a fait réfléchir. Avons-nous besoin d’un nouveau test pour l’intelligence où le but n’est pas simplement le succès, mais la narration ? Qu’est-ce que cela signifierait pour une IA d’incarner un humain dans un jeu de Donjons et Dragons ? Au lieu du test de Turing, peut-être avons-nous besoin d’un test d’elf ranger ?

Les subtilités infinies et profondément humaines de Donjons et Dragons

Bien sûr, ce n’est qu’une expérience de pensée ludique, mais elle met en évidence les failles de certains modèles d’intelligence. Premièrement, il révèle comment l’intelligence doit fonctionner dans divers environnements. Les participants de Donjons et Dragons peuvent incarner de nombreux personnages dans de nombreux jeux et le joueur individuel peut basculer entre les rôles (le combattant, le voleur, le guérisseur). Mais les chercheurs d’IA savent qu’il est très difficile de créer un algorithme déjà formé pour appliquer ses idées dans des domaines même légèrement différents et c’est quelque chose que nous, les humains, gérons étonnamment bien.

L’intelligence est une forme d’incarnation

Deuxièmement, Donjons et Dragons nous rappelle que l’intelligence est incarnée. Dans les jeux vidéo, l’aspect corporel de l’expérience peut aller de l’enfoncement de boutons sur un contrôleur pour déplacer une icône ou un avatar (une pagaie de ping-pong, un vaisseau spatial, une sphère jaune anthropomorphe éternellement affamée), des expériences immersives impliquant des lunettes de réalité virtuelle et des gants haptiques. Et même sans ces add-ons, les jeux peuvent toujours produire des réponses biologiques associées au stress et à la peur (si vous avez déjà joué à Alien : Isolation, alors vous comprendrez). Dans le premier Donjons et Dragons, les joueurs rencontrent le jeu tout en se réunissant autour d’une table en ressentant l’histoire et son impact. Des recherches récentes en sciences cognitives suggèrent que les interactions corporelles sont cruciales pour la compréhension de concepts mentaux plus abstraits. Mais nous accordons une attention minime à l’incorporation d’agents artificiels et à la façon dont cela pourrait affecter la façon dont ils apprennent et traitent l’information.

La collaboration dans l’apprentissage

Enfin, l’intelligence est sociale. Les algorithmes d’IA apprennent généralement à travers plusieurs tours de compétition dans lesquels les stratégies réussies sont renforcées par des récompenses. Il est vrai que les humains ont aussi évolué pour apprendre par la répétition, la récompense et le renforcement. Mais il y a une dimension collaborative importante à l’intelligence humaine. Dans les années 1930, le psychologue Lev Vygotsky a identifié l’interaction d’un expert et d’un novice comme un exemple de ce qu’on a appelé l’apprentissage échafaudé où l’enseignant démontre et soutient ensuite l’apprenant dans l’acquisition d’une nouvelle compétence.

Dans les jeux en fin ouverte, cette coopération est canalisée à travers le récit. Les jeux pour les petits enfants peuvent commencer avec des conclusions simples de défaite et de victoire et des attaques par de terribles monstres avant de passer à des récits plus complexes qui expliquent pourquoi les monstres attaquent, qui est le héros et ce qu’ils peuvent faire et pourquoi. Des récits qui ne sont pas toujours logiques ou même compatibles en interne. Une IA, qui pourrait s’engager dans la narration sociale, est sans doute sur une base plus sûre et plus multifonctionnelle que celle qui joue aux échecs et il n’y a aucune garantie que les échecs sont même un pas sur la route pour atteindre l’intelligence de ce genre.

À certains égards, cette incapacité à considérer le jeu de rôle comme un obstacle technique à l’intelligence est étrange. Donjons et Dragons a été une pierre angulaire culturelle pour les technologues dans les années 1980 et une source d’inspiration pour de nombreux jeux informatiques textuels comme le soulignent Katie Hafner et Matthew Lyon dans Where Wizards Stay Up : The Origins of the Internet (1996). Même aujourd’hui, les chercheurs en IA, qui jouent à des jeux pendant leur temps libre, mentionnent souvent Donjons et Dragons. Donc, au lieu de battre les adversaires dans les jeux de stratégie pure, nous pourrions en apprendre davantage sur l’intelligence si nous essayons d’enseigner aux agents artificiels à jouer ensemble comme nous en tant que paladins et elfs rangers.
Aeon counter – do not remove
Traduction d’un article sur Aeon par Beth Singler, chercheuse associée au Faraday Institute for Science and Religion.

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Jacqueline Charpentier

Ayant fait une formation en chimie, il est normal que je me sois retrouvée dans une entreprise d'emballage. Désormais, je publie sur des médias, des blogs et des magazines pour vulgariser l'actualité scientifique et celle de la santé.

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