Les visualisations en réseau montrent ce que nous pouvons et ce que nous pouvons savoir

Jacob Levy Moreno est considéré comme l’inventeur des sociogrammes, des représentations graphiques pour révéler les secrets des relations humaines. Mais le principe de la visualisation en réseau remonte à des siècles dans le cadre de la philosophie de la nature afin de comprendre les secrets du monde qui nous entoure.


La visualisation par Moreno des groupes sociaux d'élève de huitième année provenant de Who Shall Survive: A New Approach to the Problem of Human Interrelations (1934)- Crédit : Internet Archive
La visualisation par Moreno des groupes sociaux d'élève de huitième année provenant de Who Shall Survive: A New Approach to the Problem of Human Interrelations (1934)- Crédit : Internet Archive

En 1928, Jacob Levy Moreno, un psychiatre formé à Vienne, qui avait récemment émigré à New York, a mis au point une méthode novatrice d’identification des enfants à risque. Il a analysé les modèles sociaux à l’école de formation d’État pour les filles et à la Riverdale Country School en demandant aux élèves qui étaient leurs amis et en dressant la liste de leurs réponses. Les graphiques résultants utilisaient des formes géométriques pour représenter des individus et des lignes pour indiquer des amitiés qu’il a appelées des sociogrammes. Remarquant que 2 filles dans le graphique semblaient isolées, il a prédit qu’elles s’enfuiraient bientôt. Et c’est ce qu’elles ont fait.

L’avènement des sociogrammes

Le New York Times a glorifié la nouvelle géographie de Moreno en avril 1933. Les sociogrammes de Moreno ne cartographiaient pas le terrain physique, mais le monde de l’affect, les courants émotionnels, les courants croisés et les sous-courants des relations humaines dans une communauté. Et il a accepté cette description. Avec de tels tableaux, selon Morno, nous avons l’occasion de saisir la myriade de réseaux de relations humaines et, en même temps, de voir tout ce que nous voudrions rapporter ou distinguer.

La visualisation par Moreno des groupes sociaux d'élève de huitième année provenant de Who Shall Survive: A New Approach to the Problem of Human Interrelations (1934)- Crédit : Internet Archive

La visualisation par Moreno des groupes sociaux d’élève de huitième année provenant de Who Shall Survive: A New Approach to the Problem of Human Interrelations (1934)- Crédit : Internet Archive

Depuis Moreno, les visualisations de réseaux sont devenues omniprésentes, animant tout de l’histoire du cinéma (par exemple, le jeu de quiz Six Degrees de Kevin Bacon) à l’histoire de la philosophie (par exemple, le site que j’ai cofondé, Six Degrees of Francis Bacon). Les rédacteurs en chef remplissent leurs reportages sur le scandale russe et les Panama Papers avec les lignes et les flèches omniprésentes de la grammaire visuelle distinctive de Moreno. Mais est-ce que ce sont les travaux de Moreno ? Que pourrions-nous voir si nous considérions Moreno comme un noeud dans une tradition intellectuelle plus large ? Qu’est-ce, en d’autres termes, l’histoire intellectuelle de la visualisation en réseau ?

Pour rendre justice à ces questions, il est utile de considérer les contributions de Moreno dans un cadre plus large, celui qui s’étend à l’Europe moderne. Les secrets ésotériques de l’Univers occupaient depuis longtemps les penseurs religieux et le travail de la cartographie des courants, des courants marins et des routes commerciales, que le Time a utilisé comme métaphore pour décrire l’oeuvre de Moreno, était déjà en cours depuis des siècles avant que Moreno crée ses sociogrammes. En regardant les visualisations de Moreno à côté de ceux des penseurs précédents, on doit se souvenir de Moreno, non pas comme l’inventeur de la visualisation de réseau, mais d’avoir traduit les aspirations imaginaires de la philosophie de la nature dans une nouvelle iconographie sociale.

Le monde souterrain d’Athanasius Kircher

Prenez le philosophe allemand Athanasius Kircher (1602-1680). Kircher a produit des dessins spéculatifs qui ont postulé un système global de canaux de feu qui alimentaient les volcans du monde et des diagrammes qui ont tracé des chemins géométriques d’échos à travers l’espace. Comme Moreno 300 ans plus tard, Kircher avait consacré sa carrière à développer l’imitation probable des royaumes et des forces secrètes de la Nature, cette dernière, selon le philosophe, ne pouvait penser qu’en images. Le travail le plus influent de Kircher s’appelait Mundus Subterraneus (1665) qu’on peut traduire par Monde souterrain.

Le système hypothétique d'Athanasius Kircher sur des canaux souterrains de feu reliant les volcans du monde - Crédit : Bibliothèque du Congrès

Le système hypothétique d’Athanasius Kircher sur des canaux souterrains de feu reliant les volcans du monde – Crédit : Bibliothèque du Congrès

Aux 18e et 19e siècles, les cartographes se sont consacrés à la cartographie des forces invisibles derrière le voyage, le commerce et le capitalisme. Par exemple, il y avait apparemment une force cachée qui facilitait le voyage vers le nord-est entre l’Amérique du Nord et l’Europe et pénalisait les voyages nord-atlantiques vers le sud. Mais qu’est-ce que c’était et comment ça marchait ?

La découverte du Gulf Stream et la compréhension graphique du capitalisme

C’est Benjamin Franklin (1706-1790) qui a identifié une rivière dans l’océan qui renforçait les associations entre certains lieux et affaiblissait celles entre les autres. Il l’a appelé le Gulf Stream. La carte qu’il a produite avec son cousin Timothy Folger a révélé les véritables forces de l’association. Le naturaliste américain Matthew Fontaine Maury (1806-1873), pour sa part, a produit des cartes révélatrices des alizés mondiaux dérivés de siècles de données de navigation qui ont finalement permis aux marins de comprendre le système caché de forces invisibles auquel ils étaient confrontés depuis longtemps. Avec les lignes de flèches sur ses cartes, Maury fut considéré comme un nouveau Prométhée. Selon un admirateur écrivant en 1918, il était le génie qui a arraché le secret de leurs lois aux océans et à l’atmosphère.

Charles Joseph Minard, Carte figurative et approximative représentant pour l’année 1858 les émigrants du globe, les pays dóu ils partent et ceux oú ils arrivent - Crédit : Librairie du Congrès

Charles Joseph Minard, Carte figurative et approximative représentant pour l’année 1858 les émigrants du globe, les pays dóu ils partent et ceux oú ils arrivent – Crédit : Bibliothèque du Congrès

Un autre des précurseurs de Moreno était le cartographe français Charles Joseph Minard (1781-1870). Ce que Franklin et Maury avaient fait pour l’hydrographie et l’aérographie, Minard l’avait fait pour l’économie politique. Selon le manifeste communiste de Karl Marx et Friedrich Engels, l’expérience subjective du capitalisme industriel était déconcertante, créant une incertitude et une agitation éternelles, mais les visualisations de Minard révélaient les flux mondiaux de migrants et de marchandises dont l’échelle échappait à la perception humaine.

Des secrets de la nature à ceux des relations humaines

Moreno a adapté ces traditions. Aux systèmes cachés du feu, du vent, de l’eau et du capital, Moreno a ajouté la tele, le facteur socio-gravitationnel qui opère entre les individus. En extrayant le mot tele du grec pour la distance (τῆλε), Moreno a permis de lire les diverses distances, sur le plan affectif, dans un atome social donné. Le fait de considérer les sociogrammes de Moreno dans cette tradition, c’est apprécier l’iconographie extensive de la philosophie de la nature derrière les visualisations de réseaux de Moreno. Et ses images illustrant des flux, autrement imperceptibles de l’énergie sociale, nous enseignent une autre leçon critique sur l’histoire intellectuelle des visualisations de réseaux. Chaque visualisation de réseau est à la fois une limite qui marque les limites de la perception humaine et une invitation aux secrets numineux au-delà du monde des phénomènes. Historiquement, les visualisations en réseau témoignent de ce qui a été possible ou permis de savoir.

Les idées de Moreno sur les courants sociaux souterrains trouvent leur expression la plus complète dans son travail sur le psychodrame, une technique thérapeutique théâtrale. À travers ces canaux, ses sociogrammes statiques et bidimensionnels ont réalisé une vie 3D dynamique. En encourageant les groupes à jouer les rôles de partenaires, de membres de la famille et d’autres relations sur scène, Moreno a senti qu’il créait quelque chose de semblable à des sociogrammes vivants. Dans des performances improvisées, les courants émotionnels qui remplissent l’atome social sont reconstitués et amenés à la vie, écrivait-il, et tout le passé sort de son cercueil pour lancer un appel momentané. L’idée centrale de Moreno était l’engagement à la spontanéité, en particulier l’idée que l’improvisation spontanée pourrait libérer les personnes par rapport aux scripts clichés statiques qui les enfermaient dans des configurations émotionnelles malsaines.

L’improvisation théâtrale, la clé de voûte de Moreno

En effet, les commentateurs ont vu l’influence de Moreno dans la carrière de Viola Spolin, qu’on surnomme comme la mère de la comédie d’improvisation. Elle est l’une des figures les plus connues dans les milieux théâtraux pour son livre influent, Improvisation for the Theatre (1963). L’improvisation est vantée pour son oui et son ethos libératoire et il existe un lien important entre l’appréciation de cet ethos et la visualisation en réseau. L’improvisation comme tonique promet à ses pratiquants quelque chose de très similaire à une entrée dans un domaine caché, plus authentique de la connectivité.

En fin de compte avec la visualisation en réseau, l’improvisation partage le projet plus vaste de mettre en évidence les secrets indiscernables de la nature, ceux de la nature humaine. Si le théâtre d’improvisation, comme le disait Moreno, était une psychothérapie pour les dieux déchus, alors son intention était de libérer les forces secrètes et semi-divines de la créativité collective enfermées sous la surface du social. La collaboration ludique est, après tout, sa propre alchimie. Aujourd’hui, l’improvisation est recommandée systématiquement allant de l’anxiété à l’autisme.

Comme l’a écrit, Manuel Lima, théoricien du design en 2014, la visualisation en réseau est la cartographie de l’indiscernable. De Kircher à Spolin, son histoire intellectuelle est peuplée de personnes qui cherchent à accéder à quelque chose de plus systématique, quelque chose de plus significatif au-delà de ce qui est visible ici et maintenant. C’est une histoire liée à la fois au projet scientifique de démystification de l’Univers et aussi au projet théologique de faire des gestes vers l’infini.

La visualisation en réseau est très consciente des limites cognitives de l’humanité, mais elle incite à chercher des secrets. Se méfiant des prêtres, cette visualisation est également déterminée à diffuser ses connaissances au-delà des limites autorisées. Dans les arts, son histoire peut être vu dans les tentatives du théâtre de briser le quatrième mur, de décrypter les scripts et les auteurs. Dans les sciences, il révèle des vérités sur des données que les scientifiques ne pourraient pas voir autrement. Quelle est donc l’histoire intellectuelle de la visualisation en réseau ? C’est la quête de la connaissance relationnelle secrète, l’hubris et l’humilité liés à sa recherche.

Traduction d’un article sur Aeon par Christopher Warren, professeur associé de littérature et d’études culturelles à la Carnegie Mellon University.

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Jacqueline Charpentier

Ayant fait une formation en chimie, il est normal que je me sois retrouvée dans une entreprise d'emballage. Désormais, je publie sur des médias, des blogs et des magazines pour vulgariser l'actualité scientifique et celle de la santé.

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