Être et s’enivrer : Comment faire la fête comme un existentialiste

L’existentialisme peut sembler une approche négative de la pensée philosophique. Mais quand on regarde Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, alors on comprend ce qu’implique de faire la fête comme un existentialiste.


Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre à Paris, juin 1977 - Crédit : STF/AFP/Getty Images
Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre à Paris, juin 1977 - Crédit : STF/AFP/Getty Images

L’ a la réputation d’être angoissé et sombre, principalement parce qu’il insiste sur l’absence de sens de l’existence, mais deux des existentialistes les plus connus ont su s’amuser face à l’absurdité. Simone de et Jean-Paul ont passé beaucoup de temps à faire la fête: parler, boire, danser, rire, aimer et écouter de la musique avec des amis, c’était l’un des aspects de leur position philosophique face à la vie.

Les fêtes comme une expression de la

Ce n’était pas seulement des philosophes qui appréciaient les fêtes, les fêtes étaient une expression de leur philosophie de saisir la vie, et pour eux, il y avait des façons authentiques et non authentiques de le faire. Pour de Beauvoir en particulier, la philosophie devait être vécue avec vivacité et la fête était liée à son envie de vivre pleinement et librement, et non de se retenir de tout ce que la vie avait à offrir.

Elle a écrit qu’elle faisait parfois tout ce qui était un peu fou, mais c’est ma façon de faire. Je préfère ne pas faire les choses du tout comme si je les fais avec douceur. Sartre adorait l’amusement imaginatif que l’alcool facilitait: J’aimais être confus, remettant vaguement en question des idées qui s’écroulaient ensuite. Un trop grand sérieux endurcit le monde en le fixant avec des règles, selon eux, ça étouffait la liberté et la créativité.

Prendre les fêtes trop au sérieux dissipe leur effervescence. Le sérieux les aplatit dans les institutions, les faux-semblants de richesse et de matérialisme gratuits, les appels pathétiques à la reconnaissance à travers le regard des autres, ou les indulgences hédonistes dans les plaisirs éphémères sordides qui ne servent qu’à distraire les participants de leur vie stagnante.

Le faux-semblant des fêtes sérieuses

Une fête sérieuse néglige les vertus sous-jacentes d’amour et de générosité qui rendent une fête authentique. De Beauvoir a essayé de fumer des joints, mais peu importe la difficulté de son inhalation, elle est restée fermement plantée au sol. Sartre et elle se sont auto-traitées avec des amphétamines pour remédier à la gueule de bois, aux chagrins et aux blocages des écrivains. Sartre s’est lancé dans la psychédélique à des fins académiques: il a pris de la mescaline pour informer ses recherches sur les hallucinations. Mais l’alcool serait toujours leur drogue de prédilection pour faire la fête.

Une fête n’est pas une fête sans les autres, bien sûr, et bien que Sartre soit renommé pour sa citation L’enfer, c’est les autres ! dans Huis clos (1944), le personnage était plus complexe. de Beauvoir s’est découvert dans ses relations avec les autres. Dans les chansons, les rires, les danses, l’érotisme et l’ivrognerie, écrit de Beauvoir dans Pour une morale de l’ambiguïté (1947), on cherche à la fois une exaltation du moment et une complicité avec d’autres hommes.

Pour elle, la complicité et la réciprocité sont la base de relations éthiques parce que d’autres personnes fournissent le contexte de nos vies. Et parce que notre monde est imprégné des significations que lui donnent les autres, notre existence ne peut être révélée que par la communication avec eux. Les fêtes peuvent cultiver nos liens avec les autres, donner un sens à la vie des autres et révéler le monde avec eux. Ils peuvent également se confirmer mutuellement leur existence en rappelant à leurs amis qu’ils comptent et que l’on compte pour ses amis.

Des fêtes authentiques pour faire face aux chaos de la vie

De plus, la chaleur et le rire que des étincelles de fête authentiques peuvent aider les gens à faire face au chaos de la vie. De Beauvoir a raconté ses fêtes de guerre dans le Paris occupé: elles économisaient des coupons alimentaires, puis se gavaient de nourriture, de plaisir et d’alcool. Ils ont dansé, chanté, joué de la musique et improvisé. L’artiste Dora Maar a imité les corridas, Sartre a imité la direction d’un orchestre dans un placard et Albert Camus a frappé sur les couvercles de casseroles comme dans une fanfare.

De Beauvoir écrivait: Nous voulions simplement nous arracher quelques pépites de joie pure de cette confusion et nous enivrer de leur éclat, au mépris des désillusions qui les attendaient. C’étaient de petits actes de rébellion face à de réelles craintes pour l’avenir. Les critiques de Beauvoir et de Sartre essaieraient de les discréditer en les accusant d’orgies inspirantes, en encourageant l’hédonisme et en faisant ce que la philosophe Julia Kristeva appelait en 2016 comme des « terroristes libertaires », qui formait une unité de commando de choc pour séduire leurs victimes sexuelles.

Etre responsable de ses actes

Néanmoins, ils n’encourageaient pas l’hédonisme, car ils ne mettaient pas en avant le plaisir personnel par rapport à la responsabilité. Pour de Beauvoir, il n’y a rien de philosophique qui ait tort d’avoir des orgies, c’est la même chose que pour tout autre aspect de la vie: l’importance de la façon dont vous abordez la situation. Si une personne, a-t-elle écrit, apporte tout son moi à chaque situation, il ne peut y avoir aucune occasion de base.

Et c’est vrai que Beauvoir et Sartre avaient beaucoup d’amoureux, mais les rapports sexuels occasionnels ne faisaient pas partie de leur répertoire. Ils pensaient que la promiscuité était un usage trivial de la liberté et souhaitaient plutôt des relations amoureuses intenses et des amitiés. (Néanmoins, des personnes ont été blessées dans ces relations et, bien que de Beauvoir en ait reconnu la responsabilité, ni elle ni Sartre n’ont jamais été tenues moralement responsables par d’autres personnes.)

Une longue vie n’est pas nécessairement heureuse

Rejeter les normes sociales est un processus de destruction: refuser d’être défini en premier lieu par ce que les autres pensent que vous devriez être, comment vous êtes censé agir et les choix que vous êtes censés faire. Faire la fête peut impliquer un acte similaire de destruction de telles attentes, ainsi que de dépenser du temps, de l’argent, de la nourriture, des boissons et des cellules cérébrales.

Certains pourraient appeler cela un gaspillage, mais pour quoi nous épargnons-nous ? Une bonne vie n’est pas toujours longue et une longue vie n’est pas nécessairement heureuse ou épanouie. Au contraire, l’important est d’embrasser passionnément la vie. L’existence est un processus de dépense nous-même, et nécessite parfois de laisser notre ancien moi pour nous créer de nouveau, de nous projeter dans l’avenir, de révéler notre être dans de nouveaux domaines. Nous faisons cela en nous ouvrant à et en jouant avec les possibilités.

Pourtant, faire la fête comme un existentialiste appelle également à la prudence. Même si c’est un répit pour un monde plein de désespoir et de distractions, il est de mauvaise foi de l’utiliser comme moyen d’échapper à la situation de chacun. S’enfuir de la vie ou succomber à la pression de ses pairs se réduit à ce que Beauvoir appelle une palpitation absurde. Pour que la fête soit authentique, elle doit être choisie librement, activement et délibérément, de manière à refléter les valeurs de chacun.

Toujours se lancer dans de nouvelles aventures

En outre, trop de fêtes peuvent devenir épuisantes et monotones quand elles siphonnent la joie de vivre et deviennent une série de rencontres répétitives et dénuées de sens, ce qui explique pourquoi les fêtes existentialistes ont tendance à n’être que des événements occasionnels. Camus demanderait à Beauvoir s’il était possible de faire la fête comme eux et de continuer à travailler en même temps. De Beauvoir répondit non. Pour éviter la stagnation, elle a estimé que l’existence doit être immédiatement engagée dans une nouvelle entreprise, elle doit être tournée vers l’avenir.

La fête existentielle authentique requiert donc une sorte de maîtrise de soi: se tenir dans la tension entre liberté et responsabilité, enjouement et sérieux, et entretenir nos relations sans nier nos situations. Cela nous encourage à créer nos propres liens avec le monde, selon nos propres termes, en nous détachant avec vigilance des chaînes internes, y compris des habitudes ou des dépendances telles que l’alcoolisme.

Une telle fête nous incite également à défier les chaînes extérieures, telles que les restrictions institutionnelles, et insister obstinément pour que la vie soit vécue comme on le souhaite et de manière à renforcer nos liens les uns avec les autres peut être un acte de révolte. Une approche existentielle de la fête reconnaît que même si la vie peut être menaçante, elle peut et doit être agréable, et être avec les autres dans un mode de fête ludique peut nous aider à supporter les ténèbres à travers un sentiment partagé d’euphorie, d’harmonie et d’espoir avec d’auutres personnes.

De Beauvoir et Sartre ont tous deux passé leur vie riche dans de nouvelles entreprises, mais ils ont emporté leurs bouteilles de whisky et de vodka. Cela a entraîné de graves problèmes de santé, y compris la cirrhose, mais ils n’ont jamais regretté de faire la fête ou de boire de l’alcool et, par leur philosophie, ils n’auraient aucune raison de le faire. Ils l’ont choisi librement, l’ont fait selon leurs propres conditions et ont assumé la responsabilité des conséquences. C’est exactement ce qu’implique de faire la fête comme un existentialiste.

Traduction d’un article sur Aeon par Skye C Cleary, rédactrice en chef du blog de l’American Philosophical Association et auteure de Existentialism and Romantic Love.

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Houssen Moshinaly

Rédacteur en chef d'Actualité Houssenia Writing. Rédacteur web depuis 2009 et vulgarisateur scientifique.

Je m'intéresse à tous les sujets scientifiques allant de l'Archéologie à la Zoologie. Je ne suis pas un expert, mais j'essaie d'apporter mes avis éclairés sur de nombreux sujets scientifiques.

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