Perso – Le déclin

Extrait de la nouvelle « Perso » de mon livre « Le Déclin« .


Extrait de la nouvelle "Perso" de mon livre "Le Déclin".

Le vieil homme resta devant la machine, prostré. L’horloge avait bloqué. Chaque mardi, les 10 du mois, il recevait de maigres sous de ses fils, qui chantaient la Marseillaise dans des cieux plus radieux. Quelques sous par ici par là, permettait au vieux de compléter et de tenir quelques minutes, quelques heures, quelques jours, puis revenait le 10 du mois.

Dans une espèce de cercle intime et éternel, la poche à perfusion du vieux s’écoulait, dans une manne financière qui se tarissait à vue d’œil. Un vieil étang maussade qui se desséchait à chaque jour après la sécheresse dans une savane africaine. Le vieux reculait, toujours front à la machine, comme une espèce de pèlerin qui n’ose pas tourner le dos à une relique sacrée.

Il retourna voir la statue, lui demanda où se trouvait une autre machine. La statue frémit, ayant peur de son incompétence, nuit et jour, mais sourit. Un sourire de pierre avec des rides qui se sont pétrifiés au fil du temps, à force de sourire à tout le monde qui est au-dessus de lui.

Mais pour une fois, l’incompétence ne lui faisait pas défaut. Il pointa le doigt comme un prophète désignant la Terre promise, disant au vieux qu’une autre agence bancaire se trouvait à 400 mètres. Le vieux frémit à son tour, 400 mètres c’est beaucoup pour ses artères rabougries.

Son cœur protesta quand il enclencha le premier pas. Chaque pas était douleur, souffrance et espoir. Les sous, mon bon monsieur, les sous. Le vieux marcha lentement, il était si lent que les gens le prenaient comme une ombre. Il flottait au-dessus du sol, par sa maigreur qui lui donnait tout l’éther nécessaire.

Il se reposa à plusieurs reprises, chaque mètre provoquait un essoufflement rauque et il marcha encore et encore jusqu’à apercevoir le logo familier de l’établissement où il avait l’habitude de se rendre. La file d’attente plus jeune, plus dynamique, plus svelte, plus tout, avait déjà pris d’assaut la machine, l’entourant de tous les cotés, chacun se frayant, criant qu’il était le premier, le second, le troisième, tous des damnés éternels, chantant leur place dans leur file d’attente.

Le vieil homme s’approcha doucement, se mettant à la place des charognes, attendant que les lions et les lionnes se soient repus à la source de la machine. Chacun enfonçant son bout de plastique, dans une espèce de frénésie collective et chacun, ayant le visage détendu, à chaque fois que la machine crachait son lot de billets, contenant les uns, décontenançant les autres et faisant grimacer les derniers.

Une autre statue observait le vieux qui s’est assis dans un coin, attendant son tour. La même autorité, la même incompétence se cachant sur son visage fermé et assailli par les mêmes doutes. La statue redoutait que cette vieille chose lui demande quelque chose et qu’il soit obligé de présenter un visage, mélange de contrition et de défi dans une espèce de paradoxe quantique que même les plus grands physiciens n’ont pas réussi à résoudre.

Heureusement, la statue fut soulagée. Le vieil homme ne semblait pas bouger. Le vieux attendait son heure et tout d’un coup, il aperçut 3 ombres sur le sol alors qu’il avait le visage penché. Des espèces de monstres allongés, sortant d’un rêve. Les ombres s’avançaient doucement, comme éthérées et flottant au-dessus du sol.

Le vieil homme reconnut sa race, de perdants, de laissés pour compte dans deux de ses ombres. Fatigués de la vie, de la clameur et du bruit constant des vagues mécaniques qui roulait sur un océan de bitume. Il leva la tête, comme Rodin après des siècles de réflexions pensives.

Un homme, une femme, un homme. Un couple de vieux accompagné d’un jeune homme à qui, il semblait manquer quelque chose. Une troisième jambe l’accompagnait. Claudiquant, souffrant à chaque pas, la jeunesse avait atteint le niveau rarement souhaité, mais parfois imposé de la vieillesse.

Un couple accompagné d’un jeune homme avec une béquille. Des ombres mal-aimées d’une société qui prônait la perfection. Des ombres déformées par la vie, la douleur et le poids du regard des autres dans une espèce de frénésie collective de voyeurisme. Ils regardèrent, les trois rois mages, évaluant la situation, se demandant si le petit Messie d’Or se trouvait dans cette pagaille mécanique où les corps, les sacs à main, les cheveux s’entremêlaient dans un plat de spaghetti humain. Les mages évaluèrent la situation, se demandant où était leur place dans la société.

Et juste à côté, les mages remarquèrent le vieux qui les regardait sans les regarder. Une prouesse que seul les mal-aimés ont l’habitude de maîtriser au fil du temps comme le caméléon qui copie les couleurs de l’environnement. Les deux camps se jaugèrent, quelle place pour qui ? Quelle attente pour quoi ?

Et ils s’approchèrent, le vieil homme se raidit doucement, mais sûrement. S’attendant à ne pas se battre, mais à interagir avec des semblables. De vieilles machines à coudre qui tentent de se parler entre elles, difficile et chaotique dans tous les sens du terme.

Mais les mages n’avaient plus rien à dire. Plus assez de mots de réconfort, le stock était épuisé pour rassurer la béquille qui les accompagnait, que tout irait bien. Que dans quelques mois, il retrouverait l’usage de ses jambes. Même si le couple de mages avait entrevu une espèce de désespoir dans le regard du médecin, qui avait annoncé son verdict de juge corporel, qu’il allait s’en remettre dans quelques mois avec un peu de chance, mais que cela prendra parfois plus de temps.

Des phrases quelconques, apprises par cœur, sur le banc de l’école de médecine. Ne pas vexer, ne pas choquer, ne pas faire désespérer, toujours entretenir la lueur de l’esprit même dans une nuit où les seules lumières sont l’éclat des yeux, tapis dans l’ombre. Le jeune, vide par son incompétence et expérience, tentait de deviner la situation.

Comme une sorte de mauvais pressentiment qui ne vous lâche pas comme un sparadrap sur vos pieds ou un spaghetti sur votre chemise, il sentait qu’il changeait de race. Sa hiérarchie commençait à le pousser doucement, mais sûrement vers la porte des décalés, des rebus, des objets cassés dont on garde par affection, mais dont on est absolument certain qu’ils sont irréparables.

Les trois mages et le vieux, plongés dans leurs pensées, avec chaque mouvement des trois qui se rapprochait. Puis, la conclusion aussi banale que prévisible. Les mages s’assirent à quelques mètres du vieux, lui laissant le bénéfice du doute et de la première place de charogne après que les jeunes lions aient fini leur ripailles.

Des extraits de la nouvelle « Perso » de mon livre « Le déclin », disponible sur Amazon

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Houssen Moshinaly

Rédacteur en chef d'Actualité Houssenia Writing. Rédacteur web depuis 2009 et vulgarisateur scientifique.

Je m'intéresse à tous les sujets scientifiques allant de l'Archéologie à la Zoologie. Je ne suis pas un expert, mais j'essaie d'apporter mes avis éclairés sur de nombreux sujets scientifiques.

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