Pour Nietzsche, la question ultime de la vie était: « Est-ce que ça danse ? »

L’analyse des travaux de Friedrich Nietzsche est comme un kaléidoscope. On peut voir de nombreuses interprétations selon l’angle qu’on choisit et l’oeuvre qu’on étudie. Mais la danse traverse sa pensée depuis ses débuts primitifs jusqu’à l’apothéose de Zarathoustra.



Le travail de Friedrich est notoirement difficile à parcourir. Il a écrit dans plusieurs styles, y compris des essais, des aphorismes, des poèmes et de la fiction. Il a introduit des concepts idiosyncratiques tels que l’esprit libre, l’Übermensch, la récurrence éternelle, le ressentiment, l’idéal ascétique, la revalorisation des valeurs et l’affirmation de la vie. Il a changé d’allégeance: écrire des livres, par exemple, à l’appui du compositeur Richard Wagner et du philosophe Arthur Schopenhauer, mais a ensuite mené des critiques torrides contre les deux.

Autant d’interprétations que d’oeuvres de Nietzsche

Il n’est pas surprenant que les érudits soient très variés dans leurs interprétations de Nietzsche: était-il un poète ou un philosophe ? Un sympathisant nihiliste, relativiste moral ou nazi ? Un critique ou un constructeur de système ? Anti-chrétien ou chrétien ? Les réponses dépendent fréquemment des parties du travail de Nietzsche qu’un lecteur juge les plus importantes.

Face à cette complexité, Nietzsche propose une clé d’interprétation: ses références à la (Tanz). Ensemble, ces références éclairent un chemin qui commence dans le premier livre de Nietzsche, La naissance de la tragédie (1872), et se prolonge à travers chaque œuvre majeure dans son dernier livre, le posthume Ecce Homo (1908). Ces références relient non seulement ses idées et ses styles, mais elles mettent également en lumière la motivation durable de Nietzsche: enseigner aux lecteurs comment affirmer la vie ici et maintenant sur Terre en tant qu’êtres corporels humains.

Les références de danse de Nietzsche attirent l’attention sur l’éducation sensorielle qui, selon lui, est nécessaire pour créer des valeurs qui « restent fidèles à la Terre ». Lorsque Nietzsche a écrit son premier livre, il ignorait l’importance que la danse aurait pour sa , en partie parce qu’il était profondément amoureux de Wagner. Le musicien avait commencé à composer un cycle de quatre opéras, son désormais célèbre L’Anneau du Nibelung, dans le but de raviver la tradition des tragédies de la Grèce antique. Ce faisant, Wagner espérait réaliser le pouvoir de la musique décrit par Schopenhauer: sauver les humains des envies et des souffrances de la volonté.

La danse et le chant du choeur

Lors des visites effectuées par Nietzsche, Wagner et son épouse Cosima ont encouragé le jeune homme à écrire un livre savant pour justifier ces affirmations. Pourtant, comme Nietzsche l’admettra plus tard, dans sa précipitation à louer Wagner (et Schopenhauer), il a altéré l’une de ses propres idées, à savoir que, dans les tragédies de la Grèce antique, la danse du chœur était essentielle pour garantir que les histoires de folie, de la souffrance et de la mort produisent néanmoins chez le spectateur une affirmation vivante de la vie.

Dans La Naissance de la tragédie, Nietzsche analyse cette expérience paradoxale. Il explique que la danse et le chant du chœur poussent les spectateurs à s’identifier viscéralement à ce que le chœur représente: des rythmes élémentaires d’une nature infiniment créative. Au gré de ces rythmes, les spectateurs ressentent de la joie. Ils connaissent leur moi corporel en tant que membres d’un ensemble sans cesse génératif.

Et de ce point de vue sensoriel, ils ne sont pas dévastés par la mort tragique de leur héros, dieu ou idéal; au lieu de cela, ils perçoivent cette mort comme un simple moment dans un flux continu d’apparitions. Nietzsche appelle l’effet une « transformation magique »: les sensations de souffrance et de terreur des spectateurs cèdent au sentiment de « confort métaphysique » et à l’idée que « la vie est au fond des choses, malgré tous les changements d’apparences, indestructiblement puissante et agréable ».

Bougez vos corps

Plus tard, dans Humain, trop humain (1878), Nietzsche explique que tout le symbolisme humain, même la musique, est enraciné dans « l’imitation du geste » à l’œuvre dans la tragédie antique. Il écrit que l’impulsion humaine à se déplacer avec les autres « est plus ancienne que le langage et se poursuit involontairement… [même] lorsque le langage du geste est universellement supprimé« , comme il l’a observé chez les chrétiens de son temps.

Lorsque les humains n’apprennent pas à bouger leur corps, insiste Nietzsche, leurs sens deviennent ternes et ils perdent la capacité de discerner ce qui est bon pour eux. Il demande: où sont les « livres qui nous apprennent à danser« ? Ici, la danse joue un rôle qu’elle jouera dans l’écriture de Nietzsche comme un test décisif pour toute valeur, idée, pratique ou personne. Est-ce que ça danse ? Catalysera-t-il une affirmation joyeuse de la vie ?

Sur les talons d’Humain, la mauvaise santé de Nietzsche l’a forcé à se retirer de l’enseignement, et il a commencé à concevoir des plans pour écrire sa propre tragédie, un livre conçu pour éveiller chez ses lecteurs un point de vue sensoriel à partir duquel ils pourraient vivre la mort d’un dieu, dans ce cas, le Dieu chrétien, comme bon pour eux, et une raison d’aimer la vie. Un livre qui nous apprendrait à danser.

La transformation magique en Zarathoustra

Nietzsche n’a commencé à écrire sa tragédie qu’après avoir rompu les relations avec ses amis, le psychologue Paul Rée et Lou Andreas-Salomé, la femme qu’ils aimaient tous les deux. Nietzsche croyait avoir trouvé en Andreas-Salomé la seule personne qui comprenait sa quête d’une affirmation radicale de la vie. Il a fait des plans avec elle et Rée pour vivre ensemble dans une société intellectuelle qu’elle appelait leur « Trinité impie« .

Cependant, en raison principalement des soupçons semés par la sœur de Nietzsche, Elisabeth, les plans du trio ne se sont pas concrétisés. Un Nietzsche découragé a écrit à son cher ami Franz Overbeck: « À moins que je ne puisse découvrir l’astuce alchimique de transformer la boue en or, je suis perdu. »

La « transformation magique » de Nietzsche est apparue un mois plus tard: la première partie de Ainsi parlait Zarathoustra (1883). Trois autres pièces suivirent bientôt. Dans cette histoire, Zarathoustra est un homme qui vit seul au sommet d’une montagne depuis 10 ans et descend pour enseigner aux gens comment s’aimer eux-mêmes et leur humanité. Les quatre parties sont saturées de références à la danse, aux danseurs et à la danse.

Dansez toujours plus haut

Zarathoustra est un danseur, et la danse est ce qu’il exhorte les autres à faire. Comme Zarathoustra l’exhorte: « Vous les hommes supérieurs, le pire chez vous est que vous n’avez pas appris à danser comme il faut danser, danser au-dessus de vous ! Qu’importe que vous soyez des échecs ? Combien est encore possible ! » Et quand Zarathoustra déclare: « Je ne croirais qu’en un dieu qui sait danser « , il confirme que même nos idéaux les plus élevés doivent nous encourager à affirmer la vie corporelle.

Après Zarathoustra, Nietzsche a continué à évoquer la danse comme pierre de touche pour les valeurs affirmant la vie. Dans sa critique de la morale chrétienne en Europe occidentale, Généalogie de la morale (1887), la danse apparaît comme une activité pratiquée par les forts pour préserver leur capacité à digérer leurs expériences; ceux qui dansent ne sont pas accablés par le ressentiment ou le besoin de vengeance.

Ils ont le discernement sensoriel nécessaire pour résister aux applications pernicieuses de l’idéal ascétique. Dans Crépuscule des idoles (1889) et L’Antéchrist (1895), la danse apparaît comme une discipline pour former la conscience sensorielle et cultiver les compétences de perception et de responsabilité, afin que l’on puisse participer de manière responsable à la création de valeurs, conscient de ce que l’on est les mouvements font.

Les références omniprésentes de Nietzsche à la danse sont des rappels omniprésents que le travail de dépassement de soi, de se libérer suffisamment de la colère, de l’amertume et du désespoir pour dire « Oui ! À la vie« , n’est pas seulement une tâche intellectuelle ou scientifique. Une capacité à affirmer la vie exige des pratiques corporelles qui disciplinent notre esprit aux rythmes élémentaires, à la créativité de nos sens et à la « grande raison », notre corps, qui ne dit pas « je » mais « est-ce que je« . Lorsque nous nous engageons dans de telles pratiques, aurons-nous la conscience sensorielle dont nous avons besoin pour discerner si les valeurs que nous créons et les mouvements que nous faisons expriment notre amour pour nous-mêmes et pour la Terre.

Traduction d’un article d’Aeon par Kimerer LaMothe, philosophe, danseuse et chercheuse en religion. Elle est l’auteure d’un livre intitulé Nietzsche’s Dancers: Isadora Duncan, Martha Graham, and the Revaluation of Christian Values.

N'oubliez pas de voter pour cet article !
1 étoile2 étoiles3 étoiles4 étoiles5 étoiles (No Ratings Yet)
Loading...

Houssen Moshinaly

Rédacteur en chef d'Actualité Houssenia Writing. Rédacteur web depuis 2009 et vulgarisateur scientifique.

Je m'intéresse à tous les sujets scientifiques allant de l'Archéologie à la Zoologie. Je ne suis pas un expert, mais j'essaie d'apporter mes avis éclairés sur de nombreux sujets scientifiques.

Pour me contacter personnellement :

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *