Ne prenez pas la vie si au sérieux : les leçons de Montaigne

En lisant Montaigne, on peut être tenté de privilégier la solitude pour fuire ce qui nous fait du mal. Mais c’est très mal interprété Montaigne et une relecture nous apprendra à mieux vivre et à avoir la paix dans nos derniers jours.


Repose en paix; Cénotaphe de Montaigne à Bordeaux. Ses restes se sont perdus au fil des ans, même si l'on suppose qu'il aurait adopté une vision philosophique d'une telle perte - Crédit : Mehdi Fedouach/Afp/Getty
Repose en paix; Cénotaphe de Montaigne à Bordeaux. Ses restes se sont perdus au fil des ans, même si l'on suppose qu'il aurait adopté une vision philosophique d'une telle perte - Crédit : Mehdi Fedouach/Afp/Getty

Mon père était un homme malheureux. Il se plaignait de la moindre chose qui n’était pas à sa place, un stylo, le pot de miel, son couteau spécial avec la poignée engraissée. Au moment où sa santé a vraiment commencé à se détériorer, son arthrite était si grave qu’il ne pouvait plus sortir du lit, son état est devenu tout ce dont il se plaignait. « Dorian« , a-t-il dit, un matin au petit-déjeuner, le pamplemousse a été coupé avec son couteau spécial: « Je me déteste. » Il avait 86 ans et je sentais que la fin de sa vie était proche, alors je l’ai pris sur moi pour l’aider à mourir du mieux qu’il pouvait, une sorte d’Ars moriendi pour le vieillard. « Mais papa, » dis-je, pour la première fois dans notre relation de 32 ans. « Je t’aime. » Quand ça n’a pas aidé, je lui ai envoyé du .

Des discours sur tout et rien

Michel Eyquem de Montaigne (1533-92) a vécu une vie bonne et longue pour un homme dans les premiers temps de la France moderne. Selon tous les témoignages, il était heureux, du moins si on en croit ses Essais (1570-1592), des discours sur des sujets variés allant des pouces aux cannibales à la nature de « l’expérience » elle-même. Ses écrits, de nature autobiographique mais hautement argumentatifs, lui ont survécu sous forme d’auto-expériences quelque peu radicales (pour l’époque).

« Ainsi, lecteur, je suis moi-même la question de mon livre« , ouvre-t-il, avec une lettre d’avertissement sur les 1000 pages et plus qui suivent: « Il serait déraisonnable de passer vos loisirs sur un sujet aussi frivole et vain. » Depuis que j’ai pris mon père pour qu’il soit également impliqué dans un sujet aussi vain et frivole, à savoir lui-même (jusqu’aux schémas des voies urinaires qu’il a dessinés pour moi sur des serviettes en papier à la table du dîner), je me suis dit qu’ils auraient beaucoup de commun.

Le passage que j’ai choisi de lui remettre, de l’essai « De la solitude« , concernait le secret de Montaigne au bonheur. Il dit simplement: Ce sont les choses dont nous pensons qu’ils apportent normalement le bonheur; mais c’est faux. « Nous devons avoir une femme, des enfants, des biens et surtout de la santé, si nous le pouvons« , écrit-il; « mais nous ne devons pas nous y lier si fortement que notre bonheur en dépend. » Dans ce qui est devenu une sorte de marque de fabrique pour sa de vie, il ajoute : « Nous devons réserver une arrière-boutique pour nous. » Bien sûr, c’est une métaphore. Bien sûr, mon père l’a pris au pied de la lettre.

L’arrière-boutique de Montaigne

Que nous reste-t-il à apprendre de Montaigne au sujet du bonheur ? D’une part, cette « arrière-boutique » ne signifie pas la pièce derrière votre lieu de travail. De plus en plus confiné à son lit, dans l’appartement minable du 17ème étage qui faisait aussi office de bureau à domicile, mon père lisait ces lignes avec un sourcil levé.

Certes, Montaigne lui-même les a écrites depuis un nid d’aigle, surplombant le vaste domaine de son château. Il ne voulait pas que nous nous réfugions là-bas, ce perchoir privilégié était juste là où il écrivait (comme j’écris cet article maintenant dans l’unité de stockage derrière ma maison, une lourde cloison en bois me faisant sortir des boîtes et du désordre). Non, la « l’arrière-boutique » physique n’est qu’un repaire d’écrivains et ce malentendu a poussé les critiques à souffler sur le solipsisme de Montaigne, comme si ce qu’il avait vraiment dit était: Soyez seul et faites du grand art. Cela ne mène pas au bonheur, je vous assure.

Lorsque mon père a renvoyé un courriel, en mal interprétant Montaigne de cette façon, il a néanmoins reconnu que le passage que je lui avais envoyé était « réfléchi ». Mais non, a-t-il ajouté « surprenant », car « de nombreux écrivains parlent de nos jours d’espace personnel, de méditation, d’être seul parfois, etc ».

Solitude volontaire et involontaire

Il a poursuivi en expliquant comment il y avait une différence entre la solitude volontaire et involontaire. « Beaucoup d’entre nous, à mesure que nous vieillissons, deviennent trop impliqués dans cet espace. » Ce n’est pas seulement le confinement mais la perte de toutes les expériences valides qu’ils manquent, et mon père (comme toujours) les a énumérés: aller au marché, danser, voir la famille et les amis, précisément les choses que Montaigne a mis en garde ses lecteurs de ne pas compter sur le bonheur.

Dans son livre Comment vivre ? Une vie de Montaigne en une question et vingt tentatives de réponses (2010), Sarah Bakewell reconnaît la tentation de lire Montaigne en tant que défenseur d’un type d’isolement (choisi ou non), mais elle précise, en disant: « Il n’écrit pas sur un retrait égoïste et introverti de la vie de famille, mais sur la nécessité de se protéger de la douleur qui viendrait si vous perdiez cette famille. »

C’était après la mort de son ami le plus proche et confident, Étienne de La Boétie, puis plus tard de son père, que Montaigne se retira dans sa bibliothèque privée. Dans la traduction de Donald Frame, cette période est marquée par la chute de Montaigne « dans une dépression mélancolique, pour combattre qu’il commence à écrire le premier de ses Essais ». L’écrivain et essayiste américain contemporain Phillip Lopate s’aventure que, pour Montaigne, « le lecteur a pris la place de La Boétie ». Mais comment, exactement, les tentatives de Montaigne (la traduction littérale d’essai) ont-elles apaisé le chagrin ?

Vivre avec les autres

Certes, un interlocuteur sans nom hante le texte, le genre que nous utilisons habituellement pour parler de nous-même. Parler à des gens qui ne répondront pas (ou qui ne peuvent pas parce qu’ils ne sont plus avec nous) est une forme d’intimité conversationnelle que nous pourrions lire comme une extension de l’affabilité générale de Montaigne. Dans la vie, Montaigne était connu de la ville comme un conteur avec une politique de porte ouverte pour les invités.

Même Bakewell, qui résume son arrière-boutique comme une forme de « détachement stoïque », note que dans un autre dicton durable, Montaigne a crié: « Soyez convivial: vivez avec les autres. » Si l’arrière-boutique de Montaigne est censée réparer un cœur brisé, alors c’est ce n’est pas en évitant la douleur future, mais en entrant dans une relation différente avec elle.

Montaigne était bien conscient que la promesse de s’éloigner de tout était une errance folle course car, où que vous alliez, vous vous emportez avec vous: « Il ne suffit pas de s’être éloigné de la foule« , écrit-il, car « nous devons nous éloigner des instincts grégaires qui sont en nous. » Au lieu de cela, pour citer Albius Tibullus, l’un des poètes latins avec lesquels il a grandi, » sois toi-même une foule« .

Le dialogue intérieur

C’est là que j’espérais que mon père en prendrait note: enfermé avec personne d’autre que lui pour la compagnie, il pourrait encore y avoir une chance de grande camaraderie. « Nous avons une âme qui peut être tournée sur elle-même », écrit Montaigne, « elle a les moyens d’attaquer et les moyens de défendre, les moyens de recevoir et les moyens de donner. » Malheureusement, mon père n’a pas vu sa propre âme de cette façon et, après être tombé dans une dépression qui lui est propre, il s’est suicidé.

Je me demande maintenant si l’arrière-boutique de Montaigne était moins la grâce salvatrice de l’écrivain, le soulevant des profondeurs du désespoir, mais pas l’acte d’écrire de l’intérieur ? « Ici, notre conversation ordinaire doit être entre nous et nous-mêmes », écrit-il et je suppose qu’il signifie que la qualité du dialogue intérieur déterminera la qualité de la vie.

Le bavardage mental de Montaigne avait une flottabilité, car il rebondissait d’un sujet à l’autre, en suivant le courant. Ce que je ne pouvais évidemment pas transmettre à mon père, c’était cette légèreté d’attention, distillée dans le plus célèbre des montaignismes: « Que sais-je ? ».

Dans son portrait de célébration de Montaigne, Ralph Waldo Emerson commente en 1837 : « Son écriture n’a ni enthousiasme, ni aspiration; content, respectueux de soi et gardant le milieu de la route.  » Ne pas prendre la vie aussi au sérieux, malgré la recherche du bonheur, pourrait alors être la clé de Montaigne pour bien mourir. Après tout, il ne pourrait y avoir de paix intérieure plus sûre dans ses derniers jours que de ne plus en avoir besoin.

Traduction d’un article sur Aeon par Dorian Rolston, auteur dont les articles ont été publié sur des médias comme The New Yorker ou The Atlantic.

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Houssen Moshinaly

Rédacteur en chef d'Actualité Houssenia Writing. Rédacteur web depuis 2009 et vulgarisateur scientifique.

Je m'intéresse à tous les sujets scientifiques allant de l'Archéologie à la Zoologie. Je ne suis pas un expert, mais j'essaie d'apporter mes avis éclairés sur de nombreux sujets scientifiques.

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