Les problèmes de la publication scientifique et comment les réparer

Des éditeurs qui détiennent un monopole sur la publication. Un accès exorbitant aux papiers scientifiques. La publication scientifique souffre de nombreux problèmes, mais on peut résoudre une grande partie de ces problèmes.


Des éditeurs qui détiennent un monopole sur la publication. Un accès exorbitant aux papiers scientifiques. La publication scientifique souffre de nombreux problèmes, mais on peut résoudre une grande partie de ces problèmes.
Crédit : Wall Boat/Flickr

Il y a quelque chose de pourri dans le monde de la publication scientifique. Elle est cannibalisée par des éditeurs gigantesques avec des pratiques commerciales proches du racket et des marges bénéficiaires qui dépassent ceux d’Apple. Ces éditeurs vendent des papiers scientifiques, essentiels pour notre connaissance et notre santé, comme une vulgaire marchandise à des profits exorbitants.

Le modèle commercial de la publication scientifique

Seuls environ 25 % du corpus mondial de connaissances de la recherche est en accès ouvert ou accessible gratuitement au public et sans abonnement, ce qui constitue un obstacle réel à la résolution de problèmes majeurs tels que les objectifs de développement durable des Nations Unies.1 Récemment, Springer Nature, l’un des plus grands éditeurs académiques au monde, a dû renoncer à son introduction boursière en Europe en raison d’un manque d’intérêt. Cette annonce intervient quelques jours après que le consortium français Couperin ait annulé ses abonnements aux revues Springer Nature. Cette annulation survient aussi après celle des universités suédoises et allemandes concernant les abonnements à Elsevier et cela n’a eu aucun effet néfaste, à part augmenter les budgets des bibliothèques. Dans le même temps, Elsevier a poursuivi Sci-Hub, un site Web qui offre un accès gratuit et facile à 67 millions de papiers scientifiques. Toutes les preuves d’un système complètement perverti.

La Commission européenne cherche actuellement des éditeurs dans son plan de créer une plateforme de publication scientifique en libre accès à l’échelle de l’UE. Mais l’idée de cette plateforme n’est pas encore suffisante. Ce que fait la Commission, c’est essentiellement de trouver de nouveaux moyens de canaliser les fonds publics vers des fonds privés. Dans le même temps, en raison de l’ampleur de l’opération, elle empêche des services plus innovants de s’implanter dans le monde de l’édition. Cela se produit en même temps que ces méga-éditeurs se dirigent vers le contrôle de l’ensemble du flux de travail de recherche, de l’idéation à l’évaluation. Les chercheurs deviendront le fournisseur, le produit et le consommateur.

Une publication scientifique obsolète

Cela fait longtemps qu’on attend une communauté mondiale pour coordonner et reprendre le contrôle et développer une infrastructure publique à accès libre de la recherche et de la publication scientifique pour le bien commun. Les questions de gouvernance et de propriété de la recherche publique n’ont jamais été plus claires. Une autre plateforme isolée reproduira simplement les problèmes du système actuel basé sur la revue, y compris la mentalité de Publier ou périr qui pervertit le processus de recherche et le système d’évaluation anachronique basé sur les marques d’entreprise.

Les chercheurs sont toujours obligés d’écrire des “papiers” pour ces revues, un format de communication conçu au 17e siècle. Désormais dans un monde où la puissance des réseaux sociaux révolutionne presque toutes les autres industries, les chercheurs doivent reprendre le contrôle. La Commission européenne a appelé à un accès ouvert total et immédiat de toutes les publications scientifiques d’ici 2020 et certains s’en moquent parce qu’elle n’est pas réaliste et que les tendances de croissance actuelles suggèrent que nous ne réussirons pas. Mais ce n’est irréaliste que si l’on se concentre sur la vision étroite du système actuel.

Si nous nous éloignons du domaine superficiel des revues et des papiers pour nous concentrer sur la puissance des technologies en réseau, alors nous pouvons voir toutes sortes de modèles novateurs pour la publication scientifique. Un idéal, basé sur les services existants, serait plus granulaire et continu, avec la communication et l’évaluation par les pairs en tant que processus collaboratifs stratifiés. Par exemple, on peut envisager un service d’hébergement tel que GitHub combiné avec Wikipedia associé à un site de Questions/Réponses tel que Stack Exchange. Imaginez qu’on puisse utiliser le contrôle de version pour suivre le processus de recherche en temps réel. L’évaluation par les pairs devient un processus régi par la communauté où la qualité de l’engagement devient la marque de la réputation individuelle.

Une recherche scientifique basée sur la communauté

Les structures de gouvernance peuvent être arbitrées par des élections communautaires. De manière critique, tous les résultats de recherche peuvent être publiés et crédités, vidéos, code, visualisations, textes, données, choses auxquelles nous n’avons même pas encore pensé. Le meilleur de tous, un système de communication et de collaboration entièrement ouvert, sans un facteur d’impact (le nombre moyen de citations d’une revue qu’on utilise pour évaluer les revues).

Un tel système de publication scientifique nécessite l’harmonisation de trois principaux éléments. Le contrôle de la qualité et la modération, la certification et la réputation et les incitations à l’engagement. Par exemple, il serait facile d’avoir un processus de contrôle de la qualité dans lequel, au lieu du processus fermé et secret d’évaluation par les pairs, les communautés auto-organisées et non restreintes collaborent pour la recherche afin d’obtenir la vérification et la validation. Le facteur d’impact, imprudemment utilisé, peut être remplacé par un système de récompense qui reconnaît altruistiquement la qualité de l’engagement, tel que défini par la façon dont le contenu est digéré par une communauté, qui peut être utilisée pour débloquer de nouvelles capacités au sein d’un tel système.

La beauté est que l’incitation pour les chercheurs passe de la publication dans la revue X à l’engagement d’une manière qui a le plus de valeur pour leur communauté. En couplant ces activités avec des dossiers et des profils académiques, les organismes d’évaluation de la recherche peuvent commencer à reconnaître l’immense valeur de ces approches par rapport aux méthodes d’évaluation actuelles, y compris sa simplicité.

Le financement n’est pas un problème

Comment allons-nous financer cette nouvelle publication scientifique ? Eh bien, actuellement, c’est une industrie de 25 milliards de dollars par an et donc, je suis sûr que les bibliothèques peuvent épargner quelques centimes ici et là. Le fait de rendre le système de communication scientifique plus ouvert signifie que toute la communauté peut le copier et le personnaliser en fonction de ses besoins, réduisant ainsi considérablement les coûts. En outre, des initiatives telles que la Global Sustainability Coalition for Open Science Services (SCOSS) ou une récente proposition visant à ce que les bibliothèques réservent seulement 2,5 % de leur budget pour soutenir de tels systèmes innovants offrent des perspectives d’avenir.2 Il y a une vraie possibilité de créer quelque chose de supérieur au système actuel.

Toutes les technologies et les caractéristiques nécessaires à la construction d’une infrastructure hybride communale existent déjà. Il appartient aux communautés académiques elles-mêmes de s’éloigner de leur apathie et de se tourner vers un système plus juste et plus démocratique de partage de nos connaissances et de notre travail. C’est, après tout, le fondement même de la recherche scientifique. La question de la réforme de l’édition n’est pas théoriquement ou conceptuellement complexe. L’avenir de la publication scientifique dépend davantage du dépassement des tensions sociales et de la formation à s’en remettre à un système puissant ancré dans les cultures mondiales de la recherche que de l’élimination des barrières technologiques.

Quelques étapes pour les chercheurs

Les membres de la communauté universitaire devraient prendre leurs responsabilités pour l’avenir de la publication scientifique. Il y a des étapes simples que nous pouvons tous prendre et de nombreux se sont déjà engagé sur cette voie :

  1. Signer et s’engager à la Déclaration sur l’évaluation de la recherche, et exiger des critères d’évaluation plus justes et indépendants des marques de revues. Cela permettra de réduire les dépendances sur les revues commerciales et leur impact négatif sur la recherche.
  2. Une demande pour l’ouverture. Même dans des domaines de recherche tels que la santé mondiale, 60 % des chercheurs n’archivent pas leurs recherches de façon à ce qu’elles soient accessibles au public, même si elles sont entièrement gratuites et dans le cadre des politiques de la revue. Nous devrions exiger la responsabilité de l’ouverture pour libérer ces connaissances qui sauvent des vies.
  3. Connaissez vos droits. Les chercheurs peuvent utiliser l’Addenda de l’auteur de la Scholarly Publishing and Academic Rights Coalition (SPARC) pour conserver les droits sur leur recherche, au lieu de la donner aveuglément aux éditeurs. Reprenez le contrôle.
  4. Soutenez les bibliothèques. Les contrats d’abonnement aux bibliothèques actuels sont actuellement protégés par des clauses de non-divulgation qui empêchent toute transparence des prix dans une pratique profondément anticoncurrentielle qui crée un dysfonctionnement du marché. Nous devrions aider les bibliothèques à renégocier de tels contrats et, dans certains cas, leur fournir un soutien pour les annuler, afin qu’elles puissent réinvestir des fonds dans des entreprises d’édition plus durables.
  5. Aider à construire quelque chose de plus performant. En moyenne, les universitaires dépensent actuellement environ 5 000 dollars pour chaque article publié, obtenir un PDF et quelques bonus. Il existe une variété d’études et d’exemples de travail qui montrent que le coût réel de la publication d’un article peut être de 100 dollars en utilisant des systèmes de financement rentables, l’adhésion communautaire et des technologies qui vont plus loin que la génération PDF. Nous pouvons faire mieux.
  6. Utiliser notre imagination. Il faudra imaginer la publication scientifique du futur ? Quelles sont toutes les caractéristiques qui intéresseraient les scientifiques et le public ?

Il est possible d’atteindre un accès ouvert à 100 % à l’avenir tout en économisant environ 99 % du budget global des dépenses de publication. Les fonds pourraient plutôt être consacrés à la recherche, aux bourses pour les étudiants défavorisés et les chercheurs issus des minorités, à l’amélioration de l’infrastructure mondiale de la recherche, à la formation, au soutien et à l’éducation. Nous pouvons créer un système en réseau, dirigé par les chercheurs eux-mêmes, conçu pour une collaboration de communication et de recherche efficace, rapide et à faible coût.

Les éditeurs commerciaux de la publication scientifique ne se laisseront pas faire. Ce sera aux bailleurs de fonds de la recherche, aux instituts et aux chercheurs eux-mêmes d’agir pour créer un système qui représente des valeurs démocratiques défendables plutôt que la rapacité.

Traduction d’un article sur Aeon par Jon Tennant, paléontologue et travaillait sur l’accès au public à la recherche scientifique.

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Sources

1.
The state of OA: a large-scale analysis of the prevalence and impact of Open Access articles. PeerJ. https://peerj.com/articles/4375/. Published July 3, 2018. Accessed July 3, 2018.
2.
The 2.5% Commitment. scholarworks.iupui.edu. https://scholarworks.iupui.edu/bitstream/handle/1805/14063/The%202.5%25%20Commitment.pdf?sequence=1&isAllowed=y. Published July 3, 2018. Accessed July 3, 2018.
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Jacqueline Charpentier

Ayant fait une formation en chimie, il est normal que je me sois retrouvée dans une entreprise d'emballage. Désormais, je publie sur des médias, des blogs et des magazines pour vulgariser l'actualité scientifique et celle de la santé.

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