vendredi , 24 novembre 2017

Pourquoi l'ennui est tout sauf ennuyeux ?

Du traumatisme cérébral jusqu’à la capacité d’apprentissage, l’ennui est devenu très intéressant pour les scientifiques.


Pourquoi l'ennui est tout sauf ennuyeux ?
En 1990, quand James Danckert avait 18 ans, son frère aîné a percuté sa voiture dans un arbre. Il est sorti de cet accident avec plusieurs accidents incluant un traumatisme crânien. Paul était un batteur, mais même après la guérison de son poignet, la batterie ne le rendait plus heureux. Encore et encore, Danckert se souvenait que son frère se plaignait de s’ennuyer. Ce n’était pas de l’apathie, mais il était frustrant pour lui de s’ennuyer sur des choses qui lui plaisaient auparavant.

Quelques années plus tard, Danckert est devenu un neuropsychologue clinique et il travaillait avec 20 personnes souffrant de traumatisme crânien. En pensant à son frère, il leur a demandé s’ils s’ennuyaient plus facilement qu’auparavant et ils ont tous répondu oui. Ces expériences ont aidé Danckert à lancer sa voie de recherche. Il est désormais un neuroscientifique à l’université de Waterloo au Canada et il fait partie d’un petit groupe croissant de scientifiques qui s’est engagé dans une étude scientifique de l’ennui.

On n’a pas de définition universelle de l’ennui. Mais indépendamment de cette définition, ce n’est pas simplement un autre nom pour l’apathie ou la dépression. L’ennui est un état mental spécifique étant déplaisant par les gens qui en souffrent. Un manque de stimulation qui bloque le sentiment de soulagement ou d’accomplissement avec des conséquences comportementales, médicales et sociales.

Dans les études de compulsion alimentaire, l’ennui est l’un des déclencheurs les plus fréquents avec la dépression et l’anxiété. Dans une étude de distraction sur un simulateur de conduite, les gens qui tendent à s’ennuyer en conduisant à des vitesses plus élevées que d’autres participants, réagissaient plus lentement aux dangers imprévus et ils glissaient plus rapidement sur la ligne centrale. Et dans un sondage de 2003, les adolescents américains, qui s’ennuyaient plus souvent, s’engageaient plus souvent dans des pratiques illicites tels que le tabagisme, l’alcoolisme ou les drogues illégales.

L’ennui compte pour 25 % des variations dans l’accomplissement des études selon Jennifer Vogel-Walcutt, une psychologue environnementale au Cognitive Performance Group, une firme de consulting à Orlando en Floride. C’est le même pourcentage que l’intelligence innée. L’ennui est quelque chose qui doit être considéré sérieusement selon cette chercheuse.

Les chercheurs espèrent mieux comprendre l’ennui, comment il se manifeste dans le cerveau et comment il influence des facteurs tels que la maitrise de soi. Mais il y a beaucoup de chemin à parcourir avant qu’on puisse répondre à ces questions selon Shane Bench qui étudie l’ennui dans le laboratoire de Heather Lench à la Texas A&M University. On a besoin de meilleures techniques pour mesurer l’ennui afin de déclencher ce sentiment chez des sujets de laboratoire.

Mais le domaine d’étude grandit de plus en plus. En mai 2015, l’université de Marsan a attiré près de 50 participants à sa seconde conférence annuelle sur l’ennui. Elle a attiré des conférenciers internationaux allant de la psychologie sociale jusqu’à la sociologie. Et en novembre 2015, Danckert a réuni une douzaine d’analystes du Canada et des États-Unis pour un atelier sur le sujet. Les chercheurs dans des domaines allant de la génétique jusqu’à la philosophie, la psychologie et l’histoire commencent à travailler ensemble sur l’ennui selon John Eastwood, un psychologue de l’université de York à Toronto. Une telle masse critique de personnes qui résolvent un seul problème permet de créer une bonne dynamique. La revue Nature qui a publié l’article d’origine propose un test d’ennui basé sur le Boredom Proneness Scale (BPS) qui a été créé en 1986. Il permet de déterminer la fréquence de perte d’intérêt sur les choses de sa vie.

Une mesure du malaise

L’étude scientifique de l’ennui date de 1885 lorsque le polymathe Francis Galton a publié une petite note intitulée La mesure du Fidget qui désigne la nervosité des personnes qui assistent à une réunion scientifique. Mais des décennies ont passé et seules quelques personnes se sont intéressées à l’ennui. Il y a des choses que nous n’étudions pas parce que nous pensons qu’elles sont triviales.

Cela a commencé à changer en 1986 lorsque Norman Sundberg et Richard Farmer de l’université de l’Oregon ont proposé leur test de l’ennui avec le Boredom Proneness Scale. C’est la première méthode systématique pour mesurer l’ennui au-delà de la demande directe à des participants. Au lieu, ce test pose des questions spécifiques tels que : Est-ce que le temps passe lentement pour vous ? ou Je pense que je fais un travail qui est en dessous de mes compétences ou encore Est-ce que je me divertis facilement ? Ces déclarations provenaient de sondages sur des personnes qui ont décrit leur définition de l’ennui. On a compilé les déclarations pour avoir un test le plus complet possible.

Le Boredom Proneness Scale a ouvert de nouveaux champs de recherche et on a compris que l’ennui concernait plus l’agitation et la nervosité plutôt que l’apathie. Cela a aussi permis de lancer d’autres tests de l’ennui avec des catalyseurs pour renforcer l’importance de ce domaine en associant l’ennui à d’autres facteurs tels que la santé mentale ou le succès académique.

Mais il y a aussi des problèmes reconnus selon Eastwood. Le BPS est une mesure auto-reportée et cela signifie qu’elle est foncièrement subjective. De plus, le BPS mesure la susceptibilité de l’ennui et non son intensité sur une situation donnée. Ce dernier est connu comme un état d’ennui. Et les études démontrent que ces 2 mesures (l’intensité et la tendance de l’ennui) sont totalement différentes. Et cela peut prêter à confusion dans le secteur éducatif. Des méthodes en salle de classe peuvent réduire l’intensité de l’ennui, mais pas à la tendance d’ennui. L’intensité se base sur une situation précise tandis que la tendance de l’ennui est beaucoup plus longue et très peu sujette au changement. Le BPS donne des résultats en mélangeant ces 2 mesures de l’ennui et cela peut fausser les résultats.

Et les scientifiques veulent améliorer le BPS. En 2013, Eastwood a aidé à développer le Multidimensional State Boredom Scale (MSBS) qui inclut 29 déclarations sur les sentiments immédiats tels que Je suis bloqué dans une situation sans grand intérêt. Contrairement au BPS, le MSBS mesure le sentiment d’ennui sur un moment donné. Et cela permet de mesurer l’ennui différemment pour chaque personne.

Mais pour mesurer l’ennui, les chercheurs doivent ennuyer les gens. Et c’est un sacré défi qui est totalement différent.

La vidéo la plus ennuyeuse du monde

En psychologie, la vidéo est l’une des meilleures manières pour créer un sentiment donné. On a des vidéos, validées scientifiquement, qui peuvent provoquer la joie, la tristesse, la colère, l’empathie et d’autres émotions. Quand elle travaillait sur sa thèse à Waterloo en 2014, Colleen Merrifield a décidé de créer une vidéo qui ennuierait les gens jusqu’aux larmes.

Dans la vidéo de Merrifield, on a 2 hommes dans une chambre blanche sans fenêtres. Sans aucun mot, ils prennent des vêtements dans une pile et les étalent dans une étagère blanche. Les vêtements sont une camisole, une chemise, un pull, un chandail et des chaussettes. L’homme range très lentement les vêtements et les secondes s’égrènent à 15, 20, 45 et 60. Les hommes continuent de vider la buanderie. 80 secondes, l’un des hommes demande des pinces à linge à l’autre. 100 secondes. Ils continuent d’étendre le linge. 200 secondes. Ils continuent d’étendre le linge. 300 secondes. Ils continuent d’étendre le linge. Et cela continue pendant 5 minutes et demie.

Évidemment, les gens qui ont vu ces vidéos se sont ennuyés à mourir. Mais ensuite, elle a utilisé la vidéo pour déterminer comment l’ennui influence la concentration. Son analyse a concerné un protocole pour que des participants effectuent une tâche d’attention cognitive, par exemple, le fait de regarder des lumières en forme d’étoiles qui apparaissent et disparaissent dans un écran. Ensuite, les personnes regardaient la vidéo de l’étalage du linge pour s’ennuyer encore plus et ensuite, ils répétaient la tâche de regarder les lumières sur l’écran. Mais elle a dû refaire son expérience. Les gens ont trouvé que la tache des lumières était encore plus ennuyante que de regarder la vidéo la plus ennuyeuse du monde.

Et ce n’était pas totalement surprenant. De précédentes études sur l’ennui ont souvent utilisé des tâches au lieu de vidéos, mais elles ont aussi démontré le même problème. Les chercheurs ont tellement de moyens d’ennuyer les gens avec des tâches telles que de coller des étiquettes ou de visser des boulons qu’il est difficile de comparer des études. Par exemple, on a des études qui montrent que l’ennui peut augmenter, mais aussi baisser le rythme cardiaque. Mais sans une méthode standard pour induire l’ennui, on ne peut pas dire si cela baisse ou augmente réellement le rythme cardiaque.

En 2014, des chercheurs de l’université Carnegie Mellon en Pennsylvanie ont publié un papier qui veut normaliser la mesure de l’ennui. Il a comparé 6 inductions différentes de l’ennui représentant 3 grandes catégories, des tâches physiques répétitives, des tâches simples cognitives et de la vidéo ou audio ainsi qu’une vidéo de contrôle. Les chercheurs ont utilisé le MSBS pour déterminer quelle tâche créait le maximum d’ennui et une mesure appelée Differential Emotion Scale pour déterminer si une seule tâche suffisait ou qu’il y avait d’autres émotions prises en compte. Les 6 tâches étaient considérablement plus ennuyeuses que la vidéo de contrôle et les 6 ont provoqué l’ennui de manière exclusive. La tâche la plus ennuyeuse consistait à cliquer sur une souris pour pivoter encore et encore l’icône informatique d’une pince à un quart dans le sens d’une aiguille d’une montre.

Après cette expérience, Danckert a déclaré qu’il abandonnait la vidéo pour induire l’ennui en laboratoire et qu’il se concentrerait sur les tâches comportementales. L’imprécision des outils laisse des failles pour la définition standard de l’ennui. De nombreux problèmes du monde réel, qui sont liés avec l’ennui, se basent sur la maitrise de soi telle que l’addiction, les jeux d’argent et l’alimentation compulsive. Je définis l’ennui comme une déficience de la maitrise de soi selon Danckert. C’est la difficulté de s’engager avec des tâches dans votre environnement. Plus vous avez de maitrise de soi et moins vous souffrirez d’ennui.

Mais est-ce que cela signifie que la maitrise de soi et l’ennui sont des mesures de la même chose ? Même Danckert n’est pas certain. Considérons les gens avec un historique de blessure de traumatisme crânien. Les échecs de la maitrise de soi sont leurs problèmes, ils sont impulsifs de manière inappropriée, une tendance à prendre plus de risques et cela peut les inciter à consommer de l’alcool et de la drogue. Danckert est certain que son frère est passé par toutes ces émotions après son traumatisme.

Mais dans la recherche de Danckert, sur les personnes souffrant de trauma crânien et qui ont environ 40 ans, la vieillesse semble avoir affaibli le lien entre l’ennui et la maitrise de soi. Dans sa recherche qui n’est pas encore publiée, Danckert a déclaré que ses patients possèdent un niveau de maitrise de soi qui n’est pas inférieure à la population en général, mais leurs scores d’ennui sont plus élevés. En revanche, le frère de Danckert montre l’effet opposé. Il a eu des problèmes avec la maitrise de soi pendant des années, mais il s’est ennuyé moins au fil du temps et il a repris le gout à la musique. De ce fait, on peut penser que la maitrise de soi et l’ennui peuvent exister séparément, mais on n’en sait pas plus au-delà de ce lien possible.

Douloureuse monotonie

En dépit des incertitudes, les chercheurs voient déjà une fondation possible. Ils créent des outils et des normes qui permettront de résoudre des questions importantes. Nous établissons l’ennui comme une mesure testable selon Bench. Et la définition de l’ennui est une partie importante de ce processus. Et les chercheurs ont des définitions différentes de l’ennui. Une équipe allemande identifie 5 types d’ennui. Mais les chercheurs estiment que dans la majorité des cas, les gens souffrant d’ennui font faire tout leur possible de s’échapper de la spirale ennuyeuse.

Lench et Bench ont testé si la vie peut devenir si ennuyeuse que les gens peuvent choisir des expériences déplaisantes comme une alternative. Cette idée se base sur une recherche qui a montré une corrélation entre le comportement qui recherche des sensations fortes et des scores élevés d’ennui. C’est aussi similaire à des études publiées dans la revue Science et Appetite en 2015. Dans la première étude, les chercheurs ont demandé aux gens de s’asseoir dans une chambre en ne faisant rien pendant 15 minutes. Certains des participants, notamment les hommes, préféraient s’électrocuter avec des petites charges plutôt que de rester seul avec leurs pensées. Le second papier a décrit 2 expériences : La première dans laquelle les participants avaient accès à des confiseries illimitées et une autre dans laquelle ils avaient accès à des chocs électriques illimités. Les participants mangeaient plus lorsqu’ils étaient plus ennuyés, mais ils s’électrocutaient aussi plus souvent. Même si c’est déplaisant, la nouveauté est meilleure que la monotonie.

Et la nouveauté peut avoir un rôle pour lutter contre l’ennui dans les salles de classe. En 2014, les chercheurs menés par le psychologue Reinhard Peckrun de l’université de Munich ont rapporté qu’ils avaient suivi 424 étudiants d’université pendant une année académique. Ils ont mesuré leurs niveaux d’ennui et ils ont analysé leurs notes d’examen. L’équipe a prouvé l’existence d’un cycle dans lequel l’ennui engendre de mauvaises notes d’examen ce qui a provoqué plus de désintéressement des cours en augmentant encore le niveau d’ennui. Et ces effets étaient constants pendant toute l’année. Et l’effet persistait même en tenant compte du sexe, de l’âge, de l’intérêt dans le sujet, de la motivation intrinsèque et des accomplissements passés. Mais d’autres études suggèrent que la nouveauté peut interrompre ce cercle vicieux.

Sae Schatz, directeur de l’Advanced Distributed Learning Initiative, une compagnie qui développe des outils éducatifs pour le Département américain de la défense, parle d’une expérience avec un système informatique qui a enseigné à des étudiants en physique. Quand le système était programmé pour insulter ceux qui répondaient mal en question et félicitaient ceux qui donnaient les bonnes réponses selon Schatz, certains étudiants, notamment les adultes, ont en retiré quelques bienfaits et ils passaient plus de temps sur les machines. Schatz pense que les insultes étaient une nouvelle chose pour les étudiants malgré le fait qu’elles soient déplaisantes et qu’elles contribuaient à baisser le niveau d’ennui.

En regardant vers le futur, les chercheurs tels qu’Eastwood veulent trouver de meilleures manières de comprendre l’ennui et s’il est lié à d’autres états mentaux. Ils veulent aussi analyser l’ennui chez des gens qui ne sont pas des étudiants en Amérique du Nord. Cela signifie des tests sur des personnes âgées ainsi que ceux provenant d’ethnies différentes. Et quand on voit l’impact de l’ennui sur l’éducation, alors on peut aussi développer des versions BPS et MSBS pour des enfants.

De nombreux chercheurs veulent étendre l’étude de l’ennui au-delà d’un simple test de questionnaires. Danckert veut étudier la structure cérébrale pour voir s’il y a des différences entre ceux qui ont des notes élevées et inférieures dans le BPS. Ces données permettront de comprendre pourquoi l’ennui se manifeste aussi drastiquement après un trauma crânien. Et selon Danckert, on doit aussi convaincre les autres chercheurs que l’ennui est fascinant pour qu’ils s’y intéressent et qu’on avance plus rapidement dans ce domaine.

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A propos de Jacqueline Charpentier

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Ayant fait une formation en chimie, il est normal que je me sois retrouvée dans une entreprise d’emballage. Désormais, je publie sur des médias, des blogs et des magazines pour vulgariser l’actualité scientifique et celle de la santé.

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