Richard Feynman avait tort sur la beauté et la vérité en science

Contrairement à ce que disait Feynman, les théories les plus belles ne sont pas forcément vraies en science. Une réflexion pour apporter la philosophie des sciences dans la pratique de la physique.


Image spatiale de la république autonome de Tuva, sujet de l’intérêt intense de Richard Feynmann pendant la dernière partie de sa vie et documenté dans Tuva or Bust ! par Ralph Leighton. Photo prise de la navette spatiale Endeavour en 1994. Crédit : NASA/JPL
Image spatiale de la république autonome de Tuva, sujet de l’intérêt intense de Richard Feynmann pendant la dernière partie de sa vie et documenté dans Tuva or Bust ! par Ralph Leighton. Photo prise de la navette spatiale Endeavour en 1994. Crédit : NASA/JPL

Le physicien américain Richard Feynman est souvent cité pour les propos suivants: Vous pouvez reconnaître la par sa et sa simplicité, une phrase apparaît dans les travaux de l’écrivain scientifique américain KC Cole  dans Sympathetic Vibrations: Reflections on Physics as a Way of Life (1985), bien que je n’ai pas pu trouver d’autres enregistrements de Feynman en train d’écrire ou de le dire. Nous savons cependant que Feynman avait un grand respect pour le physicien anglais Paul Dirac, qui estimait que les théories de la devaient être à la fois simples et belles.

Richard Feynman était exceptionnel

Feynman était sans aucun doute l’un des physiciens les plus remarquables du XXe siècle. À ses contributions au projet Manhattan et à la solution du mystère entourant l’explosion de la navette spatiale Challenger en 1986, il faut ajouter un prix Nobel en 1965, partagé avec Julian Schwinger et Shin’ichirō Tomonaga pour leur travail fondamental en électrodynamique quantique, avec des conséquences pour la physique des particules élémentaires. Et il jouait aussi du bongo !

Dans le domaine de la des sciences, cependant, comme de nombreux physiciens de sa génération et de la génération suivante (et contrairement à ceux de la génération précédente, notamment Albert Einstein et Niels Bohr), Feynman n’a pas vraiment brillé, pour le dire gentiment. Il aurait peut-être dit que la philosophie de la était aussi utile à la que l’ornithologie aux oiseaux (de nombreuses citations qui lui sont attribuées sont presque impossibles à trouver). Cela a entraîné d’innombrables réponses de la part des philosophes des sciences, notamment que les oiseaux sont trop stupides pour faire de l’ornithologie ou que sans ornithologie, de nombreuses espèces d’oiseaux seraient disparues.

La vérité, la beauté et la simplicité

Le problème est qu’il est difficile de défendre l’idée que la vérité est reconnaissable à sa beauté et à sa simplicité et c’est une idée qui a contribué à faire entrer la physique fondamentale dans le gâchis actuel. Pour en savoir plus sur ce dernier sujet, consultez The Trouble with Physics (2006) de Lee Smolin ou Farewell to Reality (2013) de Jim Baggott ou abonnez-vous au blog de Peter Woit. Pour être clair, lorsque nous discutons de la simplicité et de la beauté des théories, nous ne parlons pas du rasoir d’Ockham (à propos duquel mon collègue Elliott Sober a écrit pour Aeon).

Le rasoir d’Ockham est une heuristique prudente qui nous fournit un guide intuitif pour la comparaison d’hypothèses différentes. Dans toutes choses égales par ailleurs, nous devrions préférer les plus simples. Plus précisément, le moine anglais William d’Ockham (1287-1347) indiquait que les entités [hypothétiques] ne devaient pas être multipliées sans nécessité (expression du philosophe franciscain irlandais du XVIIe siècle, John Punch). Ainsi, le rasoir d’Ockham est un principe épistémologique et non métaphysique. C’est notre façon de savoir, alors que les déclarations de Feynman et de Dirac semblent porter sur la nature fondamentale de la réalité.

La réalité physique est parfois laide

Mais comme l’a souligné Sabine Hossenfelder, physicienne théoricienne allemande (également sur Aeon), il n’y a absolument aucune raison de penser que la simplicité et la beauté sont des guides fiables de la réalité physique. Elle a raison sur quelques points.

Pour commencer, l’histoire de la physique (hélas, rarement étudiée par les physiciens) montre clairement que de nombreuses théories simples ont dû être abandonnées au profit de théories plus complexes et laides. La notion selon laquelle l’Univers est dans un état stable est plus simple que celle nécessitant une expansion continue. Et pourtant, les scientifiques pensent maintenant que l’Univers est en expansion depuis près de 14 milliards d’années. Au 17ème siècle, Johannes Kepler se rendit compte que la théorie de Copernic était trop belle pour être vraie, car il s’avère que les planètes ne font pas le tour du Soleil dans des cercles parfaits (selon l’esthétique humaine !), mais suivent plutôt des ellipses un peu plus laides .

L’appréciation esthétique est totalement subjective à l’humain

Et bien sûr, la beauté est notoirement dans l’oeil du spectateur. Ce qui a semblé beau à Feynman pourrait ne pas l’être pour d’autres physiciens ou mathématiciens. La beauté est une valeur humaine, pas quelque chose dans le cosmos. Les biologistes le savent mieux que quiconque.

La capacité d’appréciation esthétique de notre espèce est le résultat d’un processus d’évolution biologique, impliquant éventuellement une sélection naturelle. Et il n’y a absolument aucune raison de penser que nous avons développé un sens esthétique qui se trouve, d’une manière ou d’une autre, adapté à la découverte de la théorie ultime de tout.

Einstein sur la philosophie des sciences

La morale de cette histoire est que les physiciens devraient laisser la philosophie de la science aux pros et s’en tenir à ce qu’ils connaissent le mieux. Mieux encore: c’est un domaine dans lequel un dialogue interdisciplinaire fructueux n’est pas seulement une possibilité, mais peut-être une nécessité. Comme Einstein l’a écrit dans une lettre à son collègue physicien Robert Thornton en 1944 :

Je suis entièrement d’accord avec vous sur l’importance et la valeur éducative de la méthodologie, de l’histoire et de la philosophie des sciences. Tant de gens aujourd’hui, et même de scientifiques professionnels, me semblent comme quelqu’un qui a vu des milliers d’arbres, mais n’a jamais vu de forêt.

Une connaissance du contexte historique et philosophique confère ce genre d’indépendance aux préjugés de sa génération, dont souffrent la plupart des scientifiques. Cette indépendance créée par la perspicacité philosophique est, à mon avis, la marque de la distinction entre un simple artisan ou spécialiste et un véritable chercheur de vérité.

Ironiquement, c’est Platon, un philosophe, qui a soutenu que la beauté est un guide de la vérité (et du bien), n’ayant apparemment jamais rencontré un membre mensonger du sexe opposé (ou identique, selon le cas). Il a écrit à ce sujet lors du Symposium, le dialogue mettant en vedette, entre autres, l’éducation sexuelle de Socrates.

Mais la philosophie a beaucoup progressé depuis Platon, tout comme la science. C’est donc une bonne idée pour les scientifiques et les philosophes de se vérifier avant de formuler des notions difficiles à défendre, en particulier lorsqu’il s’agit de personnalités influentes auprès du public. Pour citer un autre philosophe, Ludwig Wittgenstein, dans un contexte différent: Si on ne peut pas parler, il faut se taire.

Traduction d’un article sur Aeon par Massimo Pigliucci, professeur de philosophie au City College et à la City University de New York. Il est l’auteur du livre How To Be A Stoic: Ancient Wisdom for Modern Living.

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Houssen Moshinaly

Rédacteur en chef d'Actualité Houssenia Writing. Rédacteur web depuis 2009 et vulgarisateur scientifique.

Je m'intéresse à tous les sujets scientifiques allant de l'Archéologie à la Zoologie. Je ne suis pas un expert, mais j'essaie d'apporter mes avis éclairés sur de nombreux sujets scientifiques.

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