De l’ADN ancien révèle un remplacement génétique en dépit d’une continuité du langage dans le sud du Pacifique

Une nouvelle recherche génétique révèle l’histoire démographique complexe de Vanuatu en expliquant comment les langages austronésiens se sont maintenus à travers l’histoire en dépit d’un remplacement quasi total des premiers Lapita-Austronésien avec une généalogie papoue.


Des hommes dans des pirogues dans le nord est de Malakula à Vanuatu - Crédit : Russell Gray & Heidi Colleran
Des hommes dans des pirogues dans le nord est de Malakula à Vanuatu - Crédit : Russell Gray & Heidi Colleran

L’étude, publiée dans Nature Ecology & Evolution et dirigée par une équipe de recherche pluridisciplinaire de l’Institut Max Planck pour la science de l’histoire humaine (MPI-SHH) en collaboration avec des chercheurs en France, Australie, Nouvelle-Zélande, Allemagne et Vanuatu, révèle que les migrations des personnes de l’archipel de Bismarck en Océanie jusqu’aux îles du Pacifique, qui avaient été colonisées auparavant, ont commencé il y a 2500 ans et c’est beaucoup plus précoce que prévu.1

Vanuatu est le plus pays le diversifié du monde sur le plan linguistique

La nation insulaire éloignée de Vanuatu est la porte d’entrée vers le reste du Pacifique et la compréhension de son histoire démographique est essentielle pour découvrir celle de la région au sens large. Les premiers habitants du Vanuatu, arrivés il y a environ 3 000 ans, étaient des Lapita qui parlaient une forme de langue austronésienne et qui avaient une ascendance génétique largement est-asiatique. Mais la population contemporaine du Vanuatu a largement hérité du patrimoine proche de l’Océanie, montrant qu’au fil du temps l’ascendance génétique des premiers habitants a été remplacée par celle des migrants de l’archipel Bismarck, qui ont commencé à arriver très tôt après l’établissement initial.

Pourtant, la langue austronésienne d’origine a persisté et plus de 120 langues descendantes continuent d’être parlées aujourd’hui ce qui fait du Vanuatu le pays le plus diversifié linguistiquement par habitant sur Terre. Vanuatu présente donc un cas sans précédent où l’ascendance génétique d’une population, mais pas ses langues a été remplacée. Grâce à l’analyse de nouvelles données génomiques anciennes et modernes, les chercheurs ont montré qu’au lieu de se produire en une seule vague, le remplacement génétique était long et complexe, probablement le résultat d’un contact prolongé à longue distance entre l’Océanie proche et lointaine. Cela fournit un support démographique pour un modèle de linguistique historique, dans lequel la langue austronésienne initiale de Vanuatu a survécu en étant continuellement adoptée par les migrants papous entrants.

Un remplacement génétique complet, mais une continuité du langage

L’expansion austronésienne, commencée il y a environ 5 500 ans dans la ville de Taiwan, était la dispersion la plus étendue géographiquement des peuples agriculteurs de la préhistoire en déplaçant des personnes jusqu’à l’ouest de Madagascar et Rapa Nui. Ces Néolithiques marins se sont d’abord répandus à travers l’Asie du Sud-Est en transportant la technologie agricole et une branche importante de la famille des langues austronésiennes pour finalement atteindre l’Océanie proche où ils ont rencontré les peuples autochtones papous de Nouvelle-Guinée et l’archipel de Bismarck. Le peuplement initial à l’est des îles Salomon et en Océanie lointaine a commencé il y a environ 3000 ans avec des groupes de langue austronésienne associés à la culture de poteries Lapita qui s’étend rapidement vers Vanuatu, la Nouvelle-Calédonie, Fidji et les îles de Polynésie occidentale.

Une ancienne étude de l’ADN des sites d’inhumation de Lapita a montré que ces premiers habitants avaient une ascendance est-asiatique avec des preuves négligeables d’un mélange génétique papou. Mais la composition génétique actuelle de l’Océanie lointaine suggère au moins un certain degré d’ascendance papoue ce qui signifie qu’il doit y avoir eu une migration et un mélange papou subséquent dans le Pacifique à partir de  l’Océanie proche.

Les cartes montrant les migrations dans la région. La dernière carte en bas montre les migrations révélées par cette étude - Crédit : Hans Sell, adapté depuis Skoglund et al. Genomic insights into the peopling of the Southwest Pacific. Nature (2016).

Les cartes montrant les migrations dans la région. La dernière carte en bas montre les migrations révélées par cette étude – Crédit : Hans Sell, adapté depuis Skoglund et al. Genomic insights into the peopling of the Southwest Pacific. Nature (2016).

Afin de comprendre cette migration non décrite auparavant, une équipe multidisciplinaire de chercheurs a réuni différentes sources de données dans les domaines de la génétique, de l’archéologie et de la linguistique. Ils ont généré des données génomiques sur les os et les dents de 19 anciens individus du Vanuatu, des Tonga, de la Polynésie française et des Îles Salomon qui sont un ajout significatif à l’ancien ADN dans une région dont les conditions environnementales conduisent généralement à une mauvaise conservation de l’ADN. Comme l’indique Kathrin Nägele, auteure principale du MPI-SHH, l’identification de l’os pétreux, qui a récemment démontré une préservation fantastique de l’ADN, a véritablement changé la donne dans des régions auparavant considérées comme inaccessibles. L’ancien ADN a été complété par de nouvelles données contemporaines sur le génome de 27 habitants du Vanuatu, recueillies dans le cadre d’un projet de terrain linguistique et anthropologique à long terme dirigé par les co-auteurs Russell Gray et Heidi Colleran du MPI-SHH.

Une migration progressive au fil du temps

L’ADN ancien a fourni des preuves directes que le peuple papou a commencé à arriver au Vanuatu peu après l’établissement initial par les Austronésiens. Nous avons trouvé au Vanuatu un individu génétiquement papou datant d’il y a environ 2500 ans, bien plus tôt qu’on ne l’avait estimé auparavant en utilisant uniquement des données génétiques modernes selon le co-auteur principal, le Dr Cosimo Posth, également du MPI-SHH. Les chercheurs ont pu montrer que l’ascendance des premiers habitants austronésiens du Vanuatu a été largement remplacée par l’ascendance des peuples papous provenant de l’archipel de Bismarck.

La Dr Frédérique Valentin sur un site d'excavation à Uripiv Island, Malakula au Vanuatu - Crédit : Stuart Bedford

La Dr Frédérique Valentin sur un site d’excavation à Uripiv Island, Malakula au Vanuatu – Crédit : Stuart Bedford

Selon le Dr Posth : Nos analyses montrent que ce remplacement n’a pas eu lieu lors d’une migration de masse ponctuelle, mais plutôt de façon incrémentielle dans le temps en suggérant un réseau interurbain durable entre les groupes à proximité et l’Océanie lointaine. Les auteurs ont également décrit directement des individus anciens avec un mélange sexuel où les hommes papous se mélangeaient avec les femmes austronésiennes comme on l’a longtemps supposé sur la base des analyses de la composition génétique moderne du Pacifique Sud.

Un cas unique dans l’histoire humaine

Pourtant, malgré ce remplacement génétique, les habitants de l’actuel Vanuatu continuent de parler des langues issues de ceux parlés par les premiers habitants austronésiens plutôt que la langue papoue des nouveaux arrivants. Selon le professeur Gray, directeur du département d’évolution linguistique et culturelle du MPI-SHH, le remplacement de la population par la continuité linguistique est extrêmement rare, sinon sans précédent, dans l’histoire de l’humanité. Le linguiste Bob Blust plaide depuis longtemps en faveur d’un modèle, concernant une expansion papoue séparée arrivant à Vanuatu peu après la colonisation austronésienne initiale avec la langue austronésienne initiale et probablement indifférenciée, qui survit comme une lingua franca pour divers groupes de migrants papous.

Le Dr. Adam Powell, auteur principal de l’étude et également du MPI-SHH, poursuit : L’histoire démographique suggérée par nos anciennes analyses d’ADN apporte un soutien très fort à ce modèle linguistique historique avec l’arrivée précoce et le processus complexe et incrémental de remplacement génétique par des personnes de l’archipel de Bismarck ce qui fournit une explication convaincante de la continuité des langues austronésiennes malgré le remplacement presque complet de l’ascendance génétique initiale du Vanuatu.

L’étude en particulier souligne l’importance du travail interdisciplinaire et la valeur que de multiples sources de données peuvent avoir pour approfondir notre compréhension de l’histoire humaine. Comme l’explique le professeur Johannes Krause, auteur principal et directeur du département d’archéogénétique au MPI-SHH, ce travail multidisciplinaire a commencé à mettre au jour les processus démographiques complexes et localisés qui ont conduit à la colonisation initiale du Pacifique Sud et formé des sphères culturelles et linguistiques durables qui continuent à façonner le Pacifique aujourd’hui.

L’engagement continu avec les communautés locales au Vanuatu ainsi qu’avec le Centre culturel de Vanuatu a été essentiel à ce succès. Comme le souligne le Dr. Colleran, une des forces de cette étude est le degré de collaboration avec les communautés au Vanuatu qui ont un réel intérêt dans ces résultats et qui ont généreusement offert leurs données pour aider à répondre à ces questions.

Sources

1.
Nature Ecology & Evolution. Nature Ecology & Evolution. 10.1038/s41559-018-0498-2″ target= »_blank » rel= »noopener noreferrer »>http://dx.doi.org/10.1038/s41559-018-0498-2. Published February 27, 2018. Accessed February 27, 2018.

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Jacqueline Charpentier

Ayant fait une formation en chimie, il est normal que je me sois retrouvée dans une entreprise d'emballage. Désormais, je publie sur des médias, des blogs et des magazines pour vulgariser l'actualité scientifique et celle de la santé.

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