samedi , 18 novembre 2017

L’aberration des droits numériques de MIT Press

MIT Press est un bon exemple des abus provoqués par le DRM. Mais ce n’est pas le seul éditeur qui est coutumier de cette pratique. Le DRM est le système verrouillé par excellence qui enlève tout droit aux consommateurs.


L’aberration des droits numériques de MIT Press

Marcello Vitali-Rosati, Université de Montréal

J’achète souvent des livres numériques sur Amazon. Je m’en veux parce que j’aimerais contribuer à un marché plus diversifié et aussi parce que la politique de DRM (digital rights management) de Kindle est insupportable. Mais le processus d’achat est tellement simple et rapide que la plupart du temps je n’ai pas envie de faire l’effort d’aller acheter sur les sites des éditeurs. Il faut dire également que les éditeurs ont souvent de la difficulté à mettre en place des sites fonctionnels et qu’ils ont très fréquemment des politiques de DRM tout aussi absurdes que celle d’Amazon.

Acheter un livre puis acheter de quoi le lire

Pour acheter le livre de Stéfan Sinclair et Geoffrey Rockwell, Hermeneutica, publié récemment chez MIT Press, j’ai décidé de fournir cet effort en me rendant sur le site de l’éditeur. Il s’agit d’un ouvrage académique : on sait pertinemment que, si les DRM peuvent avoir un sens pour les livres destinés au grand public, c’est loin d’être le cas pour un livre académique. Les ventes sont si confidentielles que le risque d’en perdre à cause du partage d’un fichier sans DRM est minime.

Or je constate avec horreur qu’une fois le le livre acheté, je suis renvoyé vers une page où je peux télécharger un fichier acsm qui ne peut être ouvert que par un logiciel propriétaire (Adobe). Il se trouve que je travaille avec Linux et que ce logiciel n’est pas disponible pour ce système d’exploitation. J’ai donc acheté un livre que je ne peux pas lire, à moins d’acheter un certain système d’exploitation (Windows ou Mac) et de vouloir y installer un logiciel propriétaire. En d’autres termes, l’accès au livre publié par MIT Press est géré par une entreprise privée qui n’a évidemment rien à faire de la circulation des connaissances.

Encore une fois, la connaissance, produite par l’argent public, est ensuite donnée à des entreprises privées qui, sans avoir eu un quelconque rôle dans le processus de production, deviennent les seuls détenteurs de l’accès à cette connaissance.

Pour un accès libre vertueux

Cette politique invraisemblable est celle d’une maison d’édition prestigieuse qui a par ailleurs publié des livres engagés politiquement dans la lutte pour l’accès libre (notamment celui de Peter Suber).

Je suis convaincu qu’il serait nécessaire que les monographies académiques soient systématiquement disponibles en accès libre. Je suis convaincu que l’accessibilité au format numérique ne diminue pas les ventes papier – c’est l’expérience que nous tentons aux Presses de l’Université de Montréal avec la collection « Parcours Numériques ».

Les statistiques de vente semblent corroborer cette thèse, même si pour l’instant elles ne sont pas assez significatives (seulement 5 livres ont été publiés). Une version du livre disponible en ligne ne fait qu’accroître la visibilité de l’ouvrage et finit par augmenter les ventes papier.

Les résultats de recherche de sont pas des biens commerciaux

Une anecdote : je viens de donner un cours sur Pratiques de l’édition numérique à l’Université de Montréal. Douze étudiants se sont inscrits. Avant la première rencontre, j’ai envoyé par mail aux participants le lien vers la version numérique du manuel. Je n’y ai même pas mentionné l’existence du livre papier. En arrivant dans la classe, une semaine plus tard, j’ai constaté qu’onze étudiants avaient acheté le livre imprimé. Le douzième l’avait photocopié.

Admettons que MIT Press ne soit pas assez courageuse pour passer à l’accès libre – même si cela me semblerait nécessaire. Mais le fait d’utiliser des DRM et de remettre l’accès entre les mains d’une entreprise privée, limitant ainsi la possibilité de lecture même pour ceux qui – comme moi – sont prêts à dépenser 30 dollars américains pour un fichier numérique, me semble aberrant et absolument inacceptable.

Cette maison d’édition a publié une grande partie des textes les plus intéressants dans le domaine du numérique. C’est une maison d’édition prestigieuse, ce qui fait que les auteurs ont une marge très faible de négociation. Il reste que ce type de politique est inacceptable et que nous avons le devoir moral de nous y opposer fermement. Les résultats de la recherche ne sont pas des biens commerciaux et il faut défendre leur accessibilité quitte à boycotter certaines publications, comme le suggère Olivier Ertzscheid.

The Conversation

Marcello Vitali-Rosati, Professeur agrégé au département des littératures de langue française, Université de Montréal

This article was originally published on The Conversation. Read the original article.

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