Quand Dostoïevski prédisait l’Amérique de Donald Trump

Quand vous réalisez que la vie réelle ressemble à un roman de Fiodor Dostoïevski, alors vous savez qu’il y vraiment beaucoup de choses qui partent en vrille.



La campagne présidentielle de , avec sa rhétorique séditieuse et son flot incessant de scandales, nous rappelle Les Démons, le roman le plus politique de qu’il a écrit en 1872. Dans ce roman, l’écrivain voulait avertir ses lecteurs sur la force destructrice de la démagogie et de la rhétorique mensongère et ses messages d’avertissements qui ont été largement influencés par le chaos politique russe du 19e siècle. Un chaos qui résonne dans notre climat politique actuel. Pour montrer aux lecteurs que les choses pouvaient empirer à un niveau sans précédent, Dostoïevski a associé son cauchemar politique à des pulsions délirantes et l’effondrement de la civilité.

Une passion pour la destruction

Dostoïevski était accroc aux journaux comme nous le sommes aux réseaux sociaux et il a souvent utilisé les unes de la presse pour les intégrer dans sa fiction. La entre 1860 et 1870, l’apogée de la carrière de Dostoïevski, subissait une gigantesque instabilité socio-économique. L’Émancipation des Serfs du tsar Alexandre II avait libéré les paysans russes d’une forme d’enchainement des classes tandis que les Grandes Réformes voulaient reconstruire les branches judiciaires et celles de l’exécutif ainsi que le système fiscal, militaire et éducatif. Les réformes prétendaient moderniser le pays, mais il n’a pas amélioré le sort de nombreux paysans.

Sergei Nechaev a inspiré le personnage de Pyotr Verkhovensky dans le roman Les Démons de Dostoïevski.

Sergei Nechaev a inspiré le personnage de Pyotr Verkhovensky dans le roman Les Démons de Dostoïevski.

C’est l’inverse du paysage politique actuel aux États-Unis. Aujourd’hui, on a un mécontentement grandissant de la droite, mais au 19e siècle, c’était la gauche russe qui était enragée. Les partisans de gauche estimaient que les réformes n’allaient pas suffisamment loin et ils avaient perdu tout espoir que le gouvernement change de façon radicale. La seule idée unificatrice entre l’extrême droite et gauche est que le régime tsariste devait être exterminé. Des figures politiques importantes telles que Mikhail Bakunin, anarchiste russe, ont plaidé pour la destruction du statu quo afin d’avoir une fin plus sublime de toutes les idéologies. Sa citation célèbre : La passion pour la destruction est également une passion créative.

La conviction de Bakunin est qu’un Nouveau Monde devait émerger des cendres du tsarisme et cette conviction a été concrétisé par son disciple, Sergei Nechaev, qui a inspiré le personnage de Pyotr Verkhovenskydans le roman Les démons de Dostoïevski.

La pente glissante de l’incivilité jusqu’à la violence

En 1869, Nechaev a orchestré le meurtre d’un jeune étudiant, un événement qui a tellement choqué et énervé Dostoïevski qu’il est devenu la base du roman Les Démons. Le roman commence dans une région provinciale barbante qui est habitée par des personnes d’âge moyen et de jeunes libéraux désœuvrés qui étaient tous piégés dans leurs vies romantiques. Pyotr Verkhovensky débarque et persuade de nombreux protagonistes de rejoindre sa société révolutionnaire secrète. Les passions se sont enflammées et l’ordre local a été déstabilisé avec la ville qui est entrée dans une spirale infernale qui s’est conclue avec un incendie criminel et plusieurs meurtres.

Ce n’est pas l’idéologie qui est pertinente entre notre époque actuelle et le roman, mais la nature anti-intellectuelle et impulsive de la rébellion de Pyotr. Avec Pyotr, Dostoïevski a créé un démagogue et un nihiliste à l’état pur, une figure politique qui fait appel aux plus bas instincts du peuple. Sous son influence, les habitants de la ville ont perdu tout le contrôle de leurs pulsions qui se sont développées de manière terrifiante. Ces personnes se sont rebellées contre toutes les conventions de la décence juste pour rire un bon coup. Dans un événement, ils ont désacralisé une icône sacrée, dans un autre, ils se sont réunis en criant joyeusement autour d’une personne qui s’était suicidée et ils ont mangé la nourriture qu’il avait laissée.

Si leurs farces, leurs insultes et leur désordre semblaient inoffensifs, le déclin du discours public a agi comme un précurseur sur les actes destructeurs et violents qui amène la conclusion du roman. Dostoïevski était un écrivain et un psychologue hors pair et il n’a jamais séparé la violence du comportement normal de l’être humain. L’oeuvre de Dostoïevski est terrifiante, car elle montre la facilité dont les gens ordinaires commettent des actes horribles dans la plus grande banalité.

Dans les Démons, les tensions narratives subissent une escalade délibérée. Une petite impolitesse devient un scandale, un incendie, un meurtre et un suicide. Dostoïevski nous dit principalement que les actes criminels sont enracinés dans la transgression sociale. Le comportement incivique facilite la vindicte populaire, la déshumanisation et éventuellement la violence.

Make America Great Again !

La campagne non conventionnelle de Donald Trump rappelle le roman de Dostoïevski dans toute sa puissance. En dehors de ses positions en faveur des armes et contre l’immigration, Trump n’offre aucun plan politique concret. On tente de comprendre pourquoi 14 millions d’Américains ont voté pour lui aux Primaires, mais nous devons considérer que sa candidature est basée principalement sur l’émotion plutôt que sur un aspect idéologique ou économique. Il y a des convictions contre le système parmi ses partisans. De nombreux sont désabusés et des hommes blancs d’âge moyen pensent que les institutions américaines ne font rien pour eux.

Et même si on peut penser que son slogan Make America Great Again est positif, c’est actuellement une version sophistiquée de la destruction créative de Bakunin. Ce slogan veut purger l’establishment pour créer une version perdue et nostalgique d’une Amérique passée. Nous avons déjà vu cette tendance destructive dans les ralliements de Donald Trump où plusieurs personnes ont été agressées.

Un partisan de Donald Trump qui brandit une pancarte pour "enfermer Hillary Clinton".

Un partisan de Donald Trump qui brandit une pancarte pour « enfermer Hillary Clinton ».

Il y a autre aspect qui lie la popularité de Trump avec les Démons de Dostoïevski. Trump, dans sa manière de se présenter, incorpore la perte totale du contrôle des pulsions qu’on lit dans le roman. Contrairement aux autres candidats politiques, il parle sans réfléchir avec des flèches verbales qui contrastent avec l’attitude passive et timorée de ses opposants. Et ses balles verbales reflètent le pessimisme et la colère de ses partisans.

Par exemple, Trump a déclaré qu’il voulait frapper certains orateurs qui l’ont critiqué à la Convention des démocrates. On voit de la colère dans ses mots, un besoin de provoquer et une irrévérence profonde. Ses partisans se sentent puissants avec ce type de paroles. Sans s’attarder sur son programme politique, ces partisans sont attirés par le spectacle de sa candidature sur un plan quasi viscéral. De la même manière que les habitants de la ville ont suivi Pyotr Verkhovensky qui se délectait des scandales qu’il avait créés à la base.

Pour compléter le parallèle, nous pouvons regarder la conclusion du roman qui aurait pu être plus modérée. L’incivilité basique donne une vision anarchique de la destruction créative. De nombreuses personnes meurent ou perdent la raison à cause des machinations de Pyotr. Dans une scène et sans même réfléchir, la foule écrase une femme jusqu’à la mort parce qu’ils pensaient à tort qu’elle était responsable de la violence dans la ville. Quand les partisans de Donald Trump verbalisent la violence en criant Enfermez-la ou Tuez-la en désignant Hillary Clinton, Donald Trump, volontaire ou non, plaide pour le Second Amendement qui concerne le port des armes. Je me demande si ces partisans vont se rapprocher de la violence primitive des Démons à mesure qu’on se rapproche de la fin de cette campagne.

Traduction d’un article de The Conversation d’Ani Kokobobo, professeure adjointe de littérature russe à l’université du Kansas.

 

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Estelle Dufresne

Ancienne journaliste dans plusieurs titres de la presse régionale. Mais comme la presse régionale n'existe plus, je me suis recyclé dans les rubriques internationales de plusieurs sites en ligne.

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