mardi , 24 octobre 2017

“Les Revenants” : pour comprendre les djihadistes français

Le livre “Les Revenants” de David Thomson propose une plongée sans concession sur ces français qui sont parti en Syrie pour rejoindre Daech.


“Les Revenants” : pour comprendre les djihadistes français

Arnaud Mercier, Université Paris II Panthéon-Assas

Le deuxième ouvrage du reporter de RFI et du site Les Jours, David Thomson, sur ceux vivant sur notre sol et ayant choisi de partir faire le djihad en Irak et en Syrie, est un livre à lire si on veut vraiment essayer de comprendre ce qu’il est si difficile de comprendre : le fanatisme assassin de Daech ou d’Al Qaïda.

Le livre "Les Revenants" par David Thomson

Le livre “Les Revenants” par David Thomson

David Thomson avait déjà apporté des éléments d’information décisifs dans Les Français djihadistes, dès 2014, avant l’horreur de la vague d’attentats qui endeuillèrent notre pays. Dans les deux ouvrages, sa méthode, pour simple qu’elle paraisse, honore le métier de journaliste : il vient chercher des témoignages directs des acteurs qu’il étudie. Il a enregistré, des heures durant, des Français partis faire la guerre là-bas en leur demandant de dire leur vérité, leurs pratiques, leurs croyances. Mais pour arriver au succès, quel travail ! Quelle assiduité ! Quelle prise de risque aussi parfois !

Il a su gagner la confiance de ses interlocuteurs (ce qui n’en fait pas pour autant un traître à la nation), sur la longue durée. Il a usé de toutes les ressources et astuces possibles, jusqu’à les appeler en prison sur leurs téléphones portables, alors qu’officiellement ceux-ci sont prohibés par l’administration pénitentiaire française.

Il donne à voir la réalité des perceptions et des discours que tiennent ces (souvent jeunes) endoctrinés, qui ont la rage au cœur, souvent du sang sur des mains, ou qui rêvent d’en avoir, hélas.

L’époque du « LOL djihadisme »

Dans la situation conflictuelle qui nous est imposée de vivre, certains ont juré notre perte à tous, de tuer le maximum de « croisés », connus ou anonymes, Français depuis des générations ou issus de l’émigration, catholiques, juifs, athées ou musulmans (car continuer à vivre en France en étant musulman c’est déjà, à leurs yeux, être apostat et donc digne d’être exécuté). Ils le disent, le justifient.

Sans manichéisme, David Thomson offre aux lecteurs une galerie de portraits allant du repenti sincère (qui collabore même avec les autorités pour venir témoigner auprès des jeunes et leur dire l’horreur qu’est Daech) ; au traumatisé de retour sur le sol français pour fuir les bombes après avoir vécu la belle vie de l’avancée triomphale de Daech… l’époque qualifiée par eux de « LOL djihad » :

« Des fois on roulait à 200 km/h sur la route en pick-up entre amis en train de manger des glaces. On rigolait. C’était pas du tout l’ambiance djihad. C’était plus une ambiance de colonie de vacances. Un djihad où on peut tirer sur les gens et manger une glace en même temps. »

Jusqu’aux revenants qui ont plus ou moins bien dissimulé aux autorités leur rage intacte contre la France et qui sont là, inquiétantes grenades pré-dégoupillées.

À l’époque du déni des intellectuels du risque terroriste

Ce livre commence par le récit (un peu traumatique pour l’auteur, on le devine) d’une émission de télévision du 25 avril 2014 (« Ce soir. Ou jamais ! »), où dans un climat de franche hostilité idéologique, les invités (écrivains, avocats, sociologues…) sont tombés à bras raccourcis, avec une folle arrogance, un mépris souverain, une morgue que l’histoire leur aura fait ravaler, on l’espère, sur ce « petit journaliste » qui osait dire, sur un plateau de télévision, en termes modérés, que parmi les Français partis en Syrie, la majorité jugeaient légitimes de frapper la France par des attentats terroristes.

Il faut entendre les cris d’orfraies de cet aréopage qui dénonce alors unanimement un discours politiquement incorrect, un risque de stigmatiser tous les musulmans. Passe encore, le dédain de l’avocat gauchiste, défenseur de djihadistes, puisque la vérité n’a pas à être le fond de commerce d’un avocat. Mais les deux sociologues, estampillés, trahissent eux totalement l’esprit scientifique, l’éthique du chercheur, niant le témoignage de sources premières parce qu’il ne correspond pas à leur vision du monde.

On songe au vieux livre de Julien Benda, La trahison des clercs, on se désespère de tant de cris pour faire taire le journaliste qui rapporte juste la parole d’autrui, en l’accusant d’alimenter un « fantasme », oui un fantasme, fantasme qui a fait depuis des centaines de morts. On peut revoir ces échanges, entre les vingtième et vingt-cinquième minutes, ici :

C’est donc avec une soif lucide de comprendre, avec l’acceptation préalable de lire ce qu’on n’aimerait pas lire, qu’il faut se jeter sur cet ouvrage salvateur, car il permet de croiser les explications sobres et éclairantes de David Thomson avec les propos bruts de ses interlocuteurs.

Les Revenants nous donne accès au vocabulaire de ces activistes. Leur terminologie n’est pas neutre, elle dit bien des choses sur leur vision du monde et sur l’endoctrinement qu’ils ont reçu. On le savait déjà, mais on retrouve toute une terminologie d’emprise sectaire, où toute personne déviante par rapport à la ligne idéologique de Daech se voit affublée d’une série de qualificatifs très dépréciatifs qui justifient leur exclusion, je veux dire… physique !

On y retrouve, bien documenté, le rôle des réseaux socionumériques dans l’embrigadement initial, et la jouissance qu’ont éprouvé de minables petits caïds des quartiers difficiles connaissant leur quart d’heure de célébrité sur You Tube ou sur Facebook, en relatant leur vie là-bas et en lançant des anathèmes par dizaines. Comme l’écrit David Thomson :

« Le djihad se conçoit comme la réponse la plus radicale à la détermination sociale, à des failles psychologiques, familiales ou identitaires, au travers d’une expérience libératoire magnifiée par un projet à la fois ludique et transcendantal ».

Des récits ahurissants

Ce livre se lit, osons le dire, comme un roman, car il fourmille de récits étonnants et improbables. Comme ces pages dédiées à un couple de médecins français partis vivre en Syrie avec leurs deux adolescentes (qu’il a fallu là-bas protéger des demandes en mariage plus que pressantes), pour rechercher leur fils blessé à la guerre. Un récit hallucinant, qu’un scénariste d’Hollywood n’oserait pas proposer.

Parmi tous ces récits, retenons deux exemples. Un repenti raconte une scène ahurissante, dont le grotesque le dispute à la bêtise. Il concerne un point peu abordé habituellement dans les motivations du djihad islamiste : la sexualité, et la recherche de la vie en couple (hommes et femmes confondus). On sait bien que dans l’imaginaire djihadiste, un des pousse-au-crime est un pousse-à-jouir : les fameuses houris, ces 72 vierges promises au Paradis à tout martyr qui se sera fait joyeusement exploser pour la cause.

Or, après la mort d’un djihadiste, un combattant revint vers les autres en apportant la preuve de la vérité de cette fadaise :

« Il disait qu’il avait vu des traces blanches sur ses sous-vêtements. Il disait qu’il avait éjaculé après sa mort parce qu’il avait vu les ‘houris’. Il a dit ‘Hashakoum’, les frères, il a éjaculé, ça veut dire que c’est la vérité ! Il y a bien des ‘houris’ au Paradis !“ Et les gens y ont cru, à cette histoire » ajoute, désabusé, ce repenti.

Femmes djihadistes : la menace à venir ?

Retenons, également pour finir, un point très inquiétant de ce récit brut, coup de poing salutaire pour regarder avec lucidité la menace face à nous. Le chapitre consacré aux femmes, aux revenantes. David Thomson pointe que les autorités ont d’abord sous-estimé la menace dont elles sont porteuses. Les traitant avec condescendance, plutôt en jeunes dindes enamourées, pathétiques Shéhérazade des cités, parties chercher le sultan charmant, qu’en pasionarias ayant envie d’en découdre (alors que l’engagement de femmes dans la radicalité terroriste est documenté depuis longtemps). On a toléré leur retour (souvent avec enfants en bas âge) en leur infligeant peu ou pas de peines, et en instaurant une molle surveillance. Pourtant les quelques phrases qui sont livrées ici, sans fard, glacent le sang.

À propos de Charlie Hebdo :

« J’aimerais tellement que ça se repasse. Et j’espère que la prochaine attaque ciblée, ce sera une sœur qui la fera ».

Mais le pire est à venir. Celles qui sont passées par Daech, avec la rage au cœur, reviennent avec une frustration de plus : Daech les a empêchées de combattre.

En bons machistes qui se respectent, les dirigeants de Daech considèrent que les femmes sont là pour épouser, cuisiner, écarter les jambes et enfanter. Donc pas pour combattre ! Même si, un premier camp d’entraînement a été ouvert récemment, car quand les bombes tuent à tout vent les djihadistes, on devient moins regardant avec les principes pour combler les rangs décimés. Les femmes revendiquent donc le droit à l’attentat suicide. Oui, oui, vous avez bien lu, elles jugent injustes que l’attentat suicide soit permis aux hommes et pas aux femmes (même si au Nigéria, la secte islamiste Boko Haram n’a pas ces pudeurs, faisant même exploser des fillettes de 7 ou 8 ans). Et certaines semblent sérieusement songer à réparer l’affront subi en Syrie, chez nous. L’explosion kamikaze sur le sol français comme stade ultime de l’égalité hommes/femmes, en quelque sorte !

Un livre à lire, vraiment.

The Conversation

Arnaud Mercier, Professeur en Information-Communication à l’Institut Français de presse, Université Paris II Panthéon-Assas

This article was originally published on The Conversation. Read the original article.

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