mardi , 26 septembre 2017

Quand votre psychiatre utilise les réseaux sociaux pour vous surveiller

Le cas d’une violation de vie privée associée à une tendance suicidaire en 2012 a lancé le débat sur l’éthique, la vie privée et l’interaction entre un médecin ou n’importe quel personnel soignant et ses patients. Et avec un monde de plus en plus connecté, on risque d’avoir des dérives considérables.


Quand votre psychiatre utilise les réseaux sociaux pour vous surveiller
En 2012, Keren Lehavot a publié un cas qui examinait les considérations éthiques et la surveillance des patients sur les réseaux sociaux.1 À cette époque, un homme d’environ 20 ans souffrait de trouble bipolaire, mais qui recevait un soutien d’une clinique de réhabilitation psychiatrique. Le personnel soignant le connaissait depuis l’enfance puisqu’il avait commencé à consulter un personnel psychiatrique après une tentative de suicide pendant l’enfance. Pendant l’adolescence, il avait arrêté ses médicaments ce qui le rendait agressif et violent envers les autres. À l’âge adulte, il a recommencé à prendre ses médicaments et il était suivi par des professionnels de la santé mentale ainsi que quelques membres de sa famille.

Entre la protection contre la tendance suicidaire et le respect de la vie privée

Dans l’année qui a précédé l’étude de cas, le patient a rapporté des idées suicidaires à plusieurs reprises et le personnel soignant, un travailleur social, avait apporté son aide dans la mesure du possible. Pendant cette année, le travailleur social a quitté l’agence et le patient a été assigné à un nouveau membre de la clinique. Quelques mois plus tard, l’ancien travailleur social a contacté le responsable de sa clinique parce qu’il avait reçu une demande d’amis sur Facebook de la part du patient en question. La responsable clinique a regardé le profil du patient sur Facebook et elle a vu des images de cartoons qui indiquaient des tendances suicidaires. La responsable a informé les autres travailleurs sociaux et elle a demandé à l’ancien membre de refuser la demande d’amis pour éviter un contact qui pouvait devenir abusif.

Étant donné que la clinique a surveillé de près ce patient, il a reçu le soutien nécessaire, mais on ne l’avait pas informé qu’on avait visité son profil Facebook pour justifier ce suivi supplémentaire. Le suivi a duré pendant 6 mois et le patient a rapporté des idées suicidaires, mais sans fournir suffisamment d’indices pour un possible passage à l’acte. 6 mois après avoir vu son profil Facebook, la responsable de la clinique a tapé le nom d’un ami sur Facebook et ce nom était le même que celui du patient. La responsable a paniqué, car le profil du patient montrait des images de lui avec une arme à feu sur la tempe ainsi que des lettres de suicide à ses parents. Ayant peur que le patient passe à l’acte, la responsable a contacté le directeur du programme qui a alerté un travailleur social qui se trouvait à proximité du bâtiment du patient. Le travailleur social a contacté la police et cette dernière a forcé le patient à se rendre à l’hôpital. Le patient était furieux et il a demandé comment on avait découvert qu’il avait eu des tendances suicidaires. La responsable de la clinique, qui était sur place, a prétendu que quelqu’un avait vu l’image suicidaire sur son compte Facebook et que cette personne était inquiète pour sa sécurité. Le patient fut satisfait de la réponse en estimant que quelqu’un ait pensé à lui.

Une violation manifeste de la vie privée

Le personnel soignant de l’hôpital a incité le patient à se connecter sur son compte Facehook pour voir les images, mais ce dernier a négligé leur importance, car selon lui, il les avait publiés dans un moment de solitude et de dépression extrême, mais qu’on n’avait pas le droit de le retenir à l’hôpital. Après cette affaire, il n’a pas changé la configuration de ses paramètres de son compte Facebook, mais par la suite, le profil affichait simplement une image innocente de cartoon et toutes les images suicidaires avaient été supprimées. Dans l’étude de cas, la responsable de la clinique estime que ses actions n’ont pas brisé le contrat thérapeutique, mais les faits suggèrent le contraire :

  • Le responsable a visité le profil à plusieurs reprises
  • Après avoir cherché le nom de son ami, elle a quand même cliqué sur le profil du patient
  • Elle a pris des mesures nécessaires qui ont mené à une hospitalisation forcée
  • Elle a caché au patient le fait que c’est elle qui avait visité le profil au patient

D’un point de vue légal, le responsable n’a pas violé la vie privée du patient. Internet est un domaine public et le profil Facebook était également public. Si on voit quelqu’un qui s’apprête à se jeter du pont, alors on doit intervenir ou contacter l’autorité compétente, mais dans ce cas, c’est un passage à l’acte avéré. Mais si cela se tient d’un point de vue légal, c’est autre chose du point de vue du patient.

Quand on parle à un blogueur, alors il considéra que son blog est un espace personnel même si c’est un espace public. De ce fait, le profil Facebook a pu être public, mais peut-être que le patient pensait que c’était un espace personnel et si c’est le cas, est-ce qu’on peut utiliser des informations sur un profil contre lui même si c’est pour son bien ? Le contrat thérapeutique implique qu’on doit peser les avantages et les inconvénients pour le patient. Mais dans ce cas, c’est difficile à dire. Pire, le fait qu’il ait supprimé ses photos suicidaires après son hospitalisation forcée ne signifie absolument pas qu’il ait abandonné ses pensées suicidaires, mais juste que la prochaine fois, il ne publiera pas de photos avec une arme à feu parce qu’il sait qu’il est surveillé. De ce fait, on ne peut pas arguer que la surveillance des réseaux sociaux d’un patient soit une méthode de prévention, car si les patients se méfient des personnes qui sont censées les soigner, alors on a une rupture du contrat thérapeutique et le patient ne fera plus confiance à son médecin.

Une pratique très banalisée en 2017

Est-ce que le personnel soignant peut surveiller ses patients sur les réseaux sociaux et internet en général et se réfugier derrière la protection de la vie privée au sens légal ? Ou doit-on réformer la législation pour que le personnel soignant puisse exploiter ces nouvelles informations sur les réseaux sociaux pour permettre un suivi quasiment en temps réel ? En juillet 2017 pendant la réunion annuelle de l’APA (American Psychological Association), Liliya Gershengoren, professeure adjointe de psychiatrie clinique à la Weill Cornell Medicine, a mené un petit sondage pour déterminer si des praticiens effectuaient des recherches Google sur leur patient.2 Sur un premier échantillon de 48 psychiatres, 43 ont rapporté qu’ils envisageaient de le faire et 40 praticiens l’avaient déjà fait et sur un second échantillon de 34 psychiatres, 33 envisagaient de le faire et 32 l’avait déjà fait. Cela signifie que près de 90 % des psychiatres dans cet échantillon avait déjà cherché des informations sur leurs patients en dehors de consultations habituelles.

On peut effectuer une recherche Google en l’espace de quelques secondes et cette facilité provoque la tentation chez de nombreux praticiens. Le cas de 2012 avait fait débat, car les réseaux sociaux n’étaient pas si prédominants, mais aujourd’hui, tout le monde le fait, mais personne n’en parle. Mais comment déterminer si la curiosité du praticien est motivée par des considérations purement cliniques et non personnelles ? Et s’il commence à faire des recherches purement personnelles, comment gérer ce nouveau problème sur le statut du praticien ?

Le phénotype numérique est permanent

Paul Appelbaum, ancien président de l’APA a indiqué que le problème allait s’aggraver dans les prochaines années, notamment avec l’émergence de ce qu’il surnomme comme le phénotype numérique. Si en génétique, le phénotype désigne l’ensemble des caractéristiques et traits observables d’un individu, le phénotype numérique désigne l’ensemble des activités numériques d’un individu telles que ses publications Facebook, ses photos Instagram, les données des capteurs sur son Smartphone, de ses appareils médicaux, les commentaires qu’il poste sur les blogs, etc. Avec autant de données disponibles en un clic, Appelbaum souligne 5 aspects que les psychiatres et le personnel médical devraient prendre en compte :

  • La fiabilité de l’information en ligne sur un patient
  • L’efficacité clinique et son impact sur le soin du patient
  • L’efficacité en termes de temps et d’efforts pour collecter et assimiler les informations en ligne
  • Les problèmes sur la privée
  • Et les considérations sur les limites à franchir

Selon Appelbaum, ce phénotype numérique est un nouveau type d’enregistrement médical et sa particularité est qu’il est permanent et même si on souligne les dangers et les problèmes d’éthique par le personnel médical, le problème devient plus grave, car on a les compagnies d’assurances et les procédures judiciaires qui peuvent y accéder.

Mais qu’est-ce qui se passe si on passe dans l’autre camp ? Comment le personnel médical doit-il réagir si un patient demande à son psychiatre de surveiller ses publications Facebook pour détecter des signes d’instabilité ou d’agressivité ? Selon certains principes de précaution, même une demande volontaire est dangereuse, car une fois qu’on a ouvert la porte à ce type de pratique, cela va se généraliser très rapidement et les psychiatres risquent de créer un standard de soins qui risquent de se retourner contre eux vis-à-vis de la responsabilité dans le futur.

Sources

1.
Lehavot K, Ben-Zeev D, Neville RE. Ethical Considerations and Social Media: A Case of Suicidal Postings on Facebook. Journal of Dual Diagnosis. 2012;8(4):341-346. doi: 10.1080/15504263.2012.718928
2.
Moran M. To Google or Not to Google: Patient Online “Footprint” Is Easily Accessible. Psychiatric News. 2017;52(13):1-1. doi: 10.1176/appi.pn.2017.7a2
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A propos de Jacqueline Charpentier

mm
Ayant fait une formation en chimie, il est normal que je me sois retrouvée dans une entreprise d'emballage. Désormais, je publie sur des médias, des blogs et des magazines pour vulgariser l'actualité scientifique et celle de la santé.

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