Crise au Sri Lanka, du cygne blanc au vilain petit canard


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  • La crise actuelle au Sri Lanka montre les contradictions d’un pays qui veut rester antique dans sa société tout en voulant profiter du mondialisme. Une crise au coeur d’une bataille entre la Chine et l’Inde pour avoir la suprématie de ce pays.


    La crise actuelle au Sri Lanka montre les contradictions d'un pays qui veut rester antique dans sa société tout en voulant profiter du mondialisme. Une crise au coeur d'une bataille entre la Chine et l'Inde pour avoir la suprématie de ce pays.

    Le Sri Lanka, comme avec le Pakistan sous Imran Khan, est au cœur d’une bataille géopolitique pour la suprématie dans l’Asie. Mais contrairement au Pakistan où les américains tentent de tirer Karachi dans leur camp pour foutre le bordel avec la Chine et la Russie, le Skri Lanka est davantage un mic-mac qui mélange une gestion catastrophique du pouvoir en place, un népotisme gouvernemental, la Chine qui refuse de payer pour rien et l’Inde qui veut en profiter pour récupérer son influence.

    Le Sri Lanka est plongé dans une grave crise économique avec des réserves de devises qui sont au plus bas et une dette extérieure qui avoisine les 7 milliards de dollars. Cette crise commence en 2019 lorsque plusieurs attentats visent des hôtels et des églises pendant la fête de Pâques, faisant près de 258 morts dont 45 enfants et des centaines de blessés. La suite est logique, car le tourisme, principale source de revenu de ce pays, descend aux enfers avec une baisse de 70 % des touristes depuis cette époque.

    Autant dire que la ténébreuse année 2020 n’a pas arrangé les choses. Les réserves de devises, principalement apporté par les touristes, ont baissé dans la foulée, atteignant seulement 5,5 milliards de dollars. Comme dans tous les pays, l’inflation a crevé le plafond atteignant 21,5 % en mars 2022. De plus, le Sri Lanka dépend largement des importations pour ses produits de première nécessité avec le sucre, les médicaments, le carburant, les céréales et les légumes.

    On peut aussi blamer les ONG écologistes occidentales qui ont incité le Sri Lanka à bannir les engrais « chimiques » ce qui a fait chuter sa production agricole de 25 % en l’espace d’une année. Aujourd’hui, le pays connait des pénuries régulières de produits essentiels et des coupures d’électricité qui peuvent durer 13 heures par jour.

    Les conséquences sont immédiates avec une crise migratoire où des milliers de personnes cherchent du refuge en Inde, mais aussi en Europe. L’Inde est également concerné sur la logistique, car le port de Columbo représente 60 % des transbordements de navires indiens. Et actuellement, des milliers de conteneurs sont congestionnés au port, faute d’électricité et le manque de personnel. Cette congestion sri-lankaise pourrait contaminer l’Inde qui pourrait avoir ses navires bloqués dans ses propres ports, car de nombreux d’entre eux passent par le Sri Lanka.

    L’Inde construit un hub de transbordement à toute vitesse au Kerala, mais il est de l’intérêt de l’Inde d’aider rapidement son petit voisin, car tous les problèmes risquent d’atterrir brutalement sur ses pompes. L’Inde est également le troisième investisseur direct du pays après la Chine et le Royaume-Uni. De grandes entreprises indiennes ont investi des millions de dollars au Sri Lanka et une instabilité croissante dans le pays pourrait provoquer des pertes importantes pour ces fleurons de l’industrie indienne.

    Mais l’Inde est dans une position ambiguë qui lui est favorable. Dans certains domaines, la crise du Sri Lanka pourrait profiter au royaume de l’éléphant. Le thé, par exemple, dont le Sri Lanka est le plus grand exportateur mondial. Les coupures d’électricité du Sri Lanka permettraient aux producteurs indiens de conquérir de nouveaux marchés comme en Turquie, au Canada, en Chine et aux USA. La même chose pour le textile qui représente 50 % des exportations sri-lankaises. Des producteurs indiens de textile commencent à recevoir des commandes du Royaume-Uni, de l’Europe et même de l’Amérique latine, un continent où la présence indienne du textile est plus que négligeable.

    Mais le prix à payer en termes de réfugiés, de congestion de la logistique ne vaut pas forcément la peine que l’Inde abandonne le Sri Lanka à son sort. Car pour l’Inde, ce serait aussi une opportunité de regagner une influence géopolitique au Sri Lanka au détriment de la Chine. Les autorités sri-lankaises tentent de jouer la carte du plus offrant en jouant la balançoire entre l’Inde et la Chine. Et l’éléphant pèse de plus en plus que le dragon et la preuve est la livraison de l’engrais par l’Inde pour secourir le secteur agricole du Sri Lanka.

    La désillusion chinoise au Sri Lanka

    Du coté de la Chine, l’atmosphère est à la gueule du bois. Considérant le Sri Lanka comme l’un de ces principaux partenaires pour les Nouvelles routes de la soie, l’Empire du Milieu se rend amèrement compte que balancer des milliards de dollars en investissement dans un pays qui est encore à l’époque médiévale n’était clairement pas une bonne idée.

    Actuellement, le Premier ministre du Sri Lanka, Mahinda Rajapaksa, cherche de l’argent par tous les moyens auprès de l’Inde et la Chine, mais les deux géants tournicotent des pieds et proposent à la place de l’aide humanitaire et des flux financiers restreints, loin de la masse d’argent nécessaire pour éviter que le Sri Lanka fasse un défaut de paiement dans les prochains mois.

    La Chine a investi des milliards de dollars au Sri Lanka pour construire des routes, des voies ferrées, des ports ou des stations d’électricité. Le port Hambantota est un exemple de l’investissement direct de la Chine dans le cadre des Nouvelles routes de la soie. Mais le gouvernement sri lankais n’agit pas assez vite au gout de Pékin. La Chine espérait que tous ces milliards de dollars, investis pendant des années, commenceraient à rapporter de l’argent, alors qu’il n’en est rien. L’un des meilleurs exemples est le Colombo Port City qui est une nouvelle ville qui doit être construite sur le modèle des villes chinoises. Cela devait être le nouveau Dubai, mais à la place, on se retrouve avec un terrain vague, car les projets immobiliers tardent à émerger. La cause à une corruption rampante dans le pays dans toutes les couches de la société.

    Plusieurs problèmes s’opposent au développement du Sri Lanka. La première est que Mahinda Rajapaksa, le Premier ministre, a la fâcheuse habitude de mettre des membres de sa famille dans son gouvernement. Ce qui fait qu’on a des ministres, totalement incompétents sur les questions internationales et qui ne peuvent pas gérer une géopolitique fragile comme le cristal entre l’Inde et la Chine.

    La Chine a déjà fourni des prêts de plusieurs milliards de dollars au Sri Lanka, représentant 10,5 % des dettes du pays. Et la Chine serait prêt à l’aider de nouveau si le Sri Lanka signe un accord de libre échange avec Pékin. Et les Sri-Lankais ont toujours refusé jusqu’à présent. Et pour cause, les taxes sur les importations sont une manne juteuse pour le pays… surtout si des ministres, qui sont de la même famille, possèdent plusieurs entreprises d’importations.

    Et c’est le gros problème quand on travaille avec la Chine est qu’on doit accepter le libre-échangisme ce qui est très défavorable pour un pays pauvre comme le Sri Lanka. Notons que c’est la même chose en pire si on travaille avec la Banque Mondiale ou le FMI. Ces derniers vont vous forcer à accepter les Droits de l’Homme, l’Inclusivité, le Changement Climatique et toutes les âneries qui passent dans la tête d’élites totalement dégénérées. La Chine propose des infrastructures et de véritables moyens de développer le pays, mais il faut jouer le jeu du mondialisme.

    Dans un accord de libre-échange, la Chine exige généralement que 90 % de ses produits soient taxé à 0 %. Cependant, cela va décapiter toutes les entreprises du Sri Lanka qui ne peuvent pas rivaliser. Pour réussir dans le libre-échangisme, il faut un secteur industriel et manufacturier suffisamment fort pour contrer la concurrence étrangère. Le gros problème est que ces secteurs au Sri Lanka sont tellement obsolètes qu’ils utilisent encore des machines et des techniques, datant de l’Empire britannique, ce qui avouons-le, ne vous est pas d’un grand secours quand vous tentez d’affronter le dragon sur son terrain.

    Actuellement, le Sri Lanka utilise une forme de protectionnisme et c’est la meilleure solution contre le libre-échangisme, mais pour que ça marche, il faut que vos profits protectionnistes bénéficient aux entreprises locales alors qu’actuellement, ils remplissent davantage les poches des proches du gouvernement. La Chine considère que les petits pays peuvent bénéficier du libre-échangisme. Même si elle aura la part du lion, les entreprises locales peuvent s’adapter, se convertir et trouver de nouveaux marchés en imitant les entreprises chinoises.

    Et il y a une preuve à l’appui du succès de cette approche chinoise. En 2009, la Chine signe un accord de libre-échange avec plusieurs petits pays en Asie comme le Cambodge, le Laos, mais aussi de grandes nations comme l’Indonésie, la Malaisie, la Thailande ou le Vietnam. Dire que ce fut difficile pour les entreprises locales de ces pays est un euphémisme. Mais ils ont dû s’adapter, se hisser au niveau de la concurrence chinoise et cela a porté ses fruits. Aujourd’hui, les entreprises de ces pays ont beaucoup de partenaires chinois qui les aident à exporter leurs produits vers la Chine.

    Par exemple en 2008, les exportations du Cambodge vers la Chine était de 841 millions de dollars et en 2020, ils ont atteint 1,46 milliards de dollars. L’Indonésie totalisait 11,3 millliards de dollars d’exportations en 2008 et en 2020, ils ont doublé, atteignant 32 milliards de dollars. Même le petit Laos, qui totalisait seulement 470 millions de dollars d’exportations en 2008, les a quasiment quadruplé en atteignant 1,46 milliards de dollars. Et le grand gagnant est le Vietnam avec 4,8 milliards d’exportations en 2008 et qui pu les multiplier par 10 en totalisant 49 milliards de dollars en 2020.

    Maintenant, si on compare ces chiffres avec la performance du Sri Lanka, on se rend compte que l’entrisme du gouvernement n’a pas marché. Avec 10,11 milliards d’exportations en 2008, le pays ne les a augmenté que légèrement en 2020 avec 11,30 milliards de dollars. Toutefois, il faut prendre en compte d’autres facteurs qui est la sociologie des populations. Les peuples faisant partie de l’accord de l’ASEAN ont souvent des points communs entre les ethnies asiatiques, la pulsion de vie est différente ainsi que la logique de travail. Non que les sri-lankais soient des fainéants, mais ils ont une autre façon de travailler qui n’est pas adapté au modèle chinois.

    C’est une vraie réflexion à avoir pour tous les pays qui veulent travailler avec la Chine. Pour cette dernière, il est évident que son modèle, basé sur le travail acharné et le sacrifice individuel, fonctionne puisqu’il lui a permis de passer d’un pays qui mourrait de faim à un pays qui surpasse les Etats-Unis dans de nombreux domaines. Le modèle des Nouvelles routes de la Soie est excellent sur le papier. Dans un premier temps, les chinois fournissent un flux massif de pognon et d’infrastructures. Des routes, des centrales d’électricité, des ports et des voies ferrées qui stabilisent le pays. Cette stabilisation attire à son tour d’autres investisseurs chinois et des groupes de plus en plus puissants. On a un cercle vertueux qui se met en place même si la Chine est gagnante dans l’affaire.

    En revanche, le flux financier massif des Routes de la Soie dans des pays gangrenés par le clientélisme, la corruption et le népotisme va simplement remplir les poches de quelques uns et créer de véritables oligarchies qui vont continuer à appauvrir le pays. On peut parler du Sri Lanka, mais c’est aussi le cas de plusieurs pays africains où les chinois sont aujourd’hui désabusés par le manque de volonté et la corruption systématique de ces pays.

    De plus, le secteur manufacturier du Sri lanka est en déclin constant depuis plusieurs années et donc, l’arrivée de produits chinois de meilleure qualité et moins cher, leur laisserait pas la moindre chance de s’en sortir. Pour rivaliser avec le Made in China et ses accords de libre échange, il faut un Etat fort et une industrie prospère, deux piliers qui manquent cruellement au pays.

    En plus du mécontentement de la Chine concernant les performances économiques du Sri Lanka et de l’absence de retour sur investissement, on a aussi le volet géopolitique. A chaque début d’année, le Ministre des affaires étrangères chinois commence sa tournée diplomatique par l’Afrique pour montrer que « la Chine et l’Afrique ont un destin commun ». Et pour 2022, Wang Yi, le MAE chinois s’est rendu notamment aux Comores et au Sri Lanka. Et à l’occasion de ce voyage, la Chine a annoncé sa volonté de créer le China-Indian Ocean Council (CIOC) qui regrouperait des pays dans l’Océan Indien. Ainsi, ce nouveau bloc incluerait Zanzibar, Les Seychelles, Les Comores, l’île Maurice, Madagascar, Les Maldives, le Sri Lanka et Singapour.

    Dans l’Afrique de l’Est, on aurait Djibouti, l’Erithrée, le Yémen, la Somalie, le Soudan, la Tanzanie, le Kenya, le Mozambique et l’Afrique du Sud. Dans le Golf, on aurait le Bahrain, le Kuwait, le sultanat d’Oman, le Qatar, Les Emirats, l’Iraq, l’Iran et le Pakistan. Et enfin, l’Asie du Sud pourrait inclure l’Inde, l’Indonésie, le Bangladesh, la Malaisie, le Myanmar et le Timor-Leste. Dans un premier temps, ce Conseil Chinois de l’Océan Indien accueillerait des relations informelles, puis bilatérales et ensuite, cela pourrait former un bloc de forum économique, c’est à dire une zone de libre-échange sur le modèle de la CECC qui est un forum économique entre la Chine et les pays de l’Europe centrale et ceux de l’Est.

    L’ambition de Pékin avec le China-Indian Ocean Council est de dire que si « l’Inde fait quelque chose, alors la Chine peut le faire en mieux ». En effet historiquement, l’Inde a toujours considéré l’Océan Indien comme sa zone d’influence exclusive, en même temps, c’est l’océan qui porte son nom. Cependant, les tentatives indiennes de créer des blocs économiques et commerciaux ont toujours échoué par les mêmes raisons que l’échec du Sri Lanka de se moderniser avec l’aide chinoise. Les pays et les peuples peuvent convenir rarement à un modèle de développement unique.

    Et la Chine comptait sur le Sri Lanka pour prendre les rênes du nouveau CIOC. Le problème est que les membres du gouvernement Rajapaksa sont davantage occupés à assouvir leurs ambitions personnelles. Et surtout, ils n’ont pas les capacités politiques et intellectuelles pour gérer un tel projet géopolitique de haute volée. Au delà du manque de compétence, on a aussi la chaise inconfortable du plus offrant. Comme le Sri Lanka ne veut pas se facher avec l’Inde ou la Chine, alors il est normal qu’il n’appuie pas sur l’accélérateur sur la géopolitique qui émane de la Cité Interdite qui risque de provoquer un barrissement furieux du camp d’en face.

    Dans l’immédiat, le Sri Lanka a surtout besoin de fric et en très grande quantité. Sinon, les troubles vont apparaître avec un mécontentement de la population qui risque de nuire à la fois aux investisseurs chinois et indiens. Quand on voit ce qui se passe au Pakistan, il ne faut pas que le Sri Lanka devienne une nouvelle zone d’instabilité qui contribue à aggraver le désordre mondial pour le grand bonheur des Américains qui, pour une fois, ne sont pour rien dans ce merdier, mais qui seraient bien contents que leurs adversaires soient ralentis autant que possible, empêtrés dans le bourbier de pays qui ont dû mal à se développer.

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    Houssen Moshinaly

    Rédacteur en chef d'Actualité Houssenia Writing. Rédacteur web depuis 2009.

    Blogueur et essayiste, j'ai écrit 9 livres sur différents sujets comme la corruption en science, les singularités technologiques ou encore des fictions. Je propose aujourd'hui des analyses politiques et géopolitiques sur le nouveau monde qui arrive. J'ai une formation de rédaction web et une longue carrière de prolétaire.

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